Oasis oriental
Trip Start
Jul 01, 2000
1
5
Trip End
Jan 09, 2005
Boukhara. Une ville oasis au coeur du désert rouge, le Kyzyl Kum. La vie y est née très tôt grâce au fleuve Zéravchan, qui y déverse d'importantes réserves d'eau et à d'intenses travaux d'irrigation. A la différence d'autres villes de la Route de la Soie, Boukhara a su garder un "esprit" oriental. Autour du Liab-i-Khaouz, sous les arcades du quartier juif ou les allées couvertes du bazar des joailliers, on se sent pris dans une ambiance d'un autre monde. Les boutiques peuvent rappeler les souks marocains, les dollars y sont tout aussi prisés et les touristes attendus de pied ferme, mais la qualité de l'architecture, la richesse des décorations, la densité des couleurs...
On écoute, on regarde, on oublie le temps. On le remonte, au coeur de cette cité interdite aux infidèles pendant des siècles. C'est le temps des grands voyageurs, celui où Boukhara rayonnante était surnommée la "perle de l'Islam". Avant d'être détruite par les hordes de Gengis Khan, reconstruite, puis à nouveau rasée par Tamerlan
Son minaret détruit, ses madrasas en ruines, ses coupoles aux céramiques tombantes : tout a été restauré pour redonner à la ville son éclat d'antan. Une perle au coeur du désert, et l'une des étapes les plus attachantes en Asie Centrale.
J'arrive dans les rues de Boukhara à pied, un tôt matin de juillet, sous une chaleur qui garde cloîtrés chez eux la plupart des habitants. Les rues sont désertes. C'est mon huitième jour dans ce pays. J'ai vu pour l'heure les faubourgs de Tachkent, les hôtels pourris d'Ourgentch, les murs hollywoodiens de Khiva, les citadelles du désert, et un port abandonné aux rives d'une mer disparue. Rien ne m'a vraiment préparé à l'univers de Boukhara.
Mes premiers pas à Boukhara sont lourds, sous une température de plus de 40°C. Je marche longuement pour rejoindre le centre de la vieille ville depuis l'endroit où m'a déposé le bus à l'aube. Un léger vent fait tourbillonner le sable autour de mes pieds, efface leurs traces au fur et à mesure que j'avance. Et je regarde les teintes rouges du soleil qui se lève sur cette oasis. Irrise les murs fauves, projète l'ombre des minarets en travers de mon chemin, fait briller les dômes éclatants de céramique verte et les façades multicolores des madrasas
Le Liab-i-Khaouz. C'est là que tout commence. Autour de ce bassin bordé d'arbres pluricentenaires et de prestigieuses madrasas. On y côtoie les Boukhariotes, assis dans les chaïkhanas, jouant aux dominos ou discutant du temps qui passe. Deux vieux pédalos rouillés flottent à la surface du bassin. Devant la madrasa Nadir Divanbeg trône la statue de Khodja Nasruddin, dont chaque Boukhariote se plaira à vous raconter l'histoire. Ce derviche qui voyageait sur son âne était une sorte de Robin des bois local. Un jour que l'émir de Boukhara sortait de la mosquée, il fit un faux pas et bascula dans le bassin. Ne sachant pas nager, il appela au secours mais personne ne voulut l'aider. L'Emir était cruel et avare, et chacun n'aurait pu que se féliciter de sa disparition. Alors il promit à celui qui l'aiderait de lui offrir la moitié de sa fortune
Du fond de sa poche il sortit une petite pièce de cuivre et cria à l'émir : "Emir, cette pièce sera à toi si tant est que tu puisses venir la chercher". L'avarice de l'émir était telle qu'il en apprit presque à nager sur le coup. Il fit tant et si bien, balançant ses bras et agitant ses pieds, qu'il parvint à rejoindre le bord du bassin où se tenait Khodja Nasruddin. Il sortit de l'eau et accourut vers le derviche en réclamant son maigre butin. Khodja Nasruddin lui jeta la pièce de cuivre et lui dit "maintenant que je t'ai sauvé, émir, tiens ta parole et offre moi la moitié de ta fortune". L'émir fut contraint de s'exécuter et, le lendemain, offrit au derviche ce qu'il avait promis à qui le sauverait. Khodja Nasruddin ne garda rien pour lui, mais distribua la fortune de l'émir aux habitants de Boukhara pour soulager leur misère.
De la fraîcheur du bassin on passe à celle des allées couvertes du bazar des joailliers. La rue des souvenirs, où les commerçants attendent le touriste de pied ferme : épices, thé, tapis, bijoux... C'est la seule incartade, le seul rappel du XXè siècle : ici on parle anglais, parfois même français, et le marchandage est le même que dans les souks marocains. Si les bijoux ne sont plus que pacotilles, nombre d'articles restent très attractifs, et certaines boutiques regorgent de trésors insoupçonnés : vieilles photographies et appareils photo soviétiques dont certains peuvent encore contenir leur pellicule
De lac coupole des joailliers on passé à celle des chapeliers avant de déboucher sur l'avenue Khodja Nurabad, qui mène vers la forteresse et le parc Samani. Avant de les atteindre, on longe le gigantesque complexe Poy Kalon et le marché aux tapis. Poy Kalon, c'est l'un des plus monumentaux complexes architecturaux de la région. La madrasa Mir-i-Arab faisant face à la mosquée kalon, la plus grande d'Asie Centrale, flanquée de son minaret culminant à 48 mètres. Surnommé "la tour de la mort", les criminels étaient jetés dans le vide depuis son sommet les jours de marché. L'accès à la madrasa Mir-i-Arab, qui fut le seul établissement religieux secondaire autorisé en URSS est interdit aux touristes, mais pour quelques soums on peut gravir le minaret et admirer d'en haut les somptueux dômes de céramique verte qui flanquent son portail d'entrée. La hauteur permet d'embrasser l'ensemble de la ville, côté monuments mais aussi côté forteresse et marché aux tapis. Au pied du minaret, la gigantesque cour de la mosquée Kalon et ses dizaines de coupoles qui pouvaient abriter dix mille fidèles.
Si les puristes estiment que les restaurations de monuments n'ont pas toujours été faites dans le strict respect des schémas initiaux, il se dégage de ce gigantisme une grâce et une harmonie qui rappellent que c'est dans cette région que se développèrent ou naquirent les plus grands empires qu'ait jamais éclairé le soleil
Le soir tombe sur Boukhara. La fraîcheur aussi
Je m'assoeis sur les dalles grises de Chachma Ayub. Selon la légende, le prophète Job vint ici, des siècles avant que l'Islam n'existe, frappa le sol de son bâton pour en faire jaillir une source et soigner les habitants qui mouraient de soif. La source continue à couler, dans une petite rigole à mes pieds. A Boukhara, la légende est toujours très proche de la réalité. Je regarde le soleil s'écraser dans ses dernières lueurs, qui se faufilent entre les arbres du parc. Des hommes, des femmes, des enfant vont et viennent. Un haut-parleur arrête sa musique. C'est l'heure de la prière du soir. J'écoute, je regarde, j'oublie le temps. Je suis bien.
On écoute, on regarde, on oublie le temps. On le remonte, au coeur de cette cité interdite aux infidèles pendant des siècles. C'est le temps des grands voyageurs, celui où Boukhara rayonnante était surnommée la "perle de l'Islam". Avant d'être détruite par les hordes de Gengis Khan, reconstruite, puis à nouveau rasée par Tamerlan
Ancienne porte ouest
. Sans cesse renaissante, Boukhara a perdu au fil des siècles son prestige et son importance commerciale, avant de revenir au devant de la scène lors du "Grand jeu" à la fin du XIXè siècle.Son minaret détruit, ses madrasas en ruines, ses coupoles aux céramiques tombantes : tout a été restauré pour redonner à la ville son éclat d'antan. Une perle au coeur du désert, et l'une des étapes les plus attachantes en Asie Centrale.
J'arrive dans les rues de Boukhara à pied, un tôt matin de juillet, sous une chaleur qui garde cloîtrés chez eux la plupart des habitants. Les rues sont désertes. C'est mon huitième jour dans ce pays. J'ai vu pour l'heure les faubourgs de Tachkent, les hôtels pourris d'Ourgentch, les murs hollywoodiens de Khiva, les citadelles du désert, et un port abandonné aux rives d'une mer disparue. Rien ne m'a vraiment préparé à l'univers de Boukhara.
Mes premiers pas à Boukhara sont lourds, sous une température de plus de 40°C. Je marche longuement pour rejoindre le centre de la vieille ville depuis l'endroit où m'a déposé le bus à l'aube. Un léger vent fait tourbillonner le sable autour de mes pieds, efface leurs traces au fur et à mesure que j'avance. Et je regarde les teintes rouges du soleil qui se lève sur cette oasis. Irrise les murs fauves, projète l'ombre des minarets en travers de mon chemin, fait briller les dômes éclatants de céramique verte et les façades multicolores des madrasas
Artisanat, détail de céramiques 01
. Il y a eu une frontière. À un endroit que je ne sais pas, c'est un autre monde qui a ouvert ses portes et s'est offert à moi. Loin des pistes du désert, des mille et une nuits de Khiva, des touristes de Samarkand. Boukhara offre plus que cela. Elle offre un esprit oriental difficile à ressentir ailleurs. De la perle de l'Islam émane une force, un attrait irrésistibles, qui plongent le voyageur dans un autre monde, en d'autres temps. Khiva est une ville musée. Samarkand a vu ses monuments isolés les uns des autres par de grands boulevards soviétiques. Mais à Boukhara subsiste une continuité architecturale que 70 ans de présence soviétique n'ont pu faire disparaître.Le Liab-i-Khaouz. C'est là que tout commence. Autour de ce bassin bordé d'arbres pluricentenaires et de prestigieuses madrasas. On y côtoie les Boukhariotes, assis dans les chaïkhanas, jouant aux dominos ou discutant du temps qui passe. Deux vieux pédalos rouillés flottent à la surface du bassin. Devant la madrasa Nadir Divanbeg trône la statue de Khodja Nasruddin, dont chaque Boukhariote se plaira à vous raconter l'histoire. Ce derviche qui voyageait sur son âne était une sorte de Robin des bois local. Un jour que l'émir de Boukhara sortait de la mosquée, il fit un faux pas et bascula dans le bassin. Ne sachant pas nager, il appela au secours mais personne ne voulut l'aider. L'Emir était cruel et avare, et chacun n'aurait pu que se féliciter de sa disparition. Alors il promit à celui qui l'aiderait de lui offrir la moitié de sa fortune
Artisanat, détail de céramiques 02
. Aussitôt, tout le monde se jeta dans le bassin et tenta de ramener l'émir sur le bord. Mais celui-ci était si pingre et si avare que, réalisant ce qu'il venait de promettre, se défendit corps et bras, refusant qu'on l'aide et préférant se noyer plutôt que de se séparer de son or. Il frappait quiconque l'approchait et ordonnait à tous de le laisser se noyer. C'est alors qu'apparut, à l'endroit où aujourd'hui se trouve sa statue, Khodja Nasruddin juché sur son âne. Du fond de sa poche il sortit une petite pièce de cuivre et cria à l'émir : "Emir, cette pièce sera à toi si tant est que tu puisses venir la chercher". L'avarice de l'émir était telle qu'il en apprit presque à nager sur le coup. Il fit tant et si bien, balançant ses bras et agitant ses pieds, qu'il parvint à rejoindre le bord du bassin où se tenait Khodja Nasruddin. Il sortit de l'eau et accourut vers le derviche en réclamant son maigre butin. Khodja Nasruddin lui jeta la pièce de cuivre et lui dit "maintenant que je t'ai sauvé, émir, tiens ta parole et offre moi la moitié de ta fortune". L'émir fut contraint de s'exécuter et, le lendemain, offrit au derviche ce qu'il avait promis à qui le sauverait. Khodja Nasruddin ne garda rien pour lui, mais distribua la fortune de l'émir aux habitants de Boukhara pour soulager leur misère.
De la fraîcheur du bassin on passe à celle des allées couvertes du bazar des joailliers. La rue des souvenirs, où les commerçants attendent le touriste de pied ferme : épices, thé, tapis, bijoux... C'est la seule incartade, le seul rappel du XXè siècle : ici on parle anglais, parfois même français, et le marchandage est le même que dans les souks marocains. Si les bijoux ne sont plus que pacotilles, nombre d'articles restent très attractifs, et certaines boutiques regorgent de trésors insoupçonnés : vieilles photographies et appareils photo soviétiques dont certains peuvent encore contenir leur pellicule
Artisanat, détail de céramiques 03
.De lac coupole des joailliers on passé à celle des chapeliers avant de déboucher sur l'avenue Khodja Nurabad, qui mène vers la forteresse et le parc Samani. Avant de les atteindre, on longe le gigantesque complexe Poy Kalon et le marché aux tapis. Poy Kalon, c'est l'un des plus monumentaux complexes architecturaux de la région. La madrasa Mir-i-Arab faisant face à la mosquée kalon, la plus grande d'Asie Centrale, flanquée de son minaret culminant à 48 mètres. Surnommé "la tour de la mort", les criminels étaient jetés dans le vide depuis son sommet les jours de marché. L'accès à la madrasa Mir-i-Arab, qui fut le seul établissement religieux secondaire autorisé en URSS est interdit aux touristes, mais pour quelques soums on peut gravir le minaret et admirer d'en haut les somptueux dômes de céramique verte qui flanquent son portail d'entrée. La hauteur permet d'embrasser l'ensemble de la ville, côté monuments mais aussi côté forteresse et marché aux tapis. Au pied du minaret, la gigantesque cour de la mosquée Kalon et ses dizaines de coupoles qui pouvaient abriter dix mille fidèles.
Si les puristes estiment que les restaurations de monuments n'ont pas toujours été faites dans le strict respect des schémas initiaux, il se dégage de ce gigantisme une grâce et une harmonie qui rappellent que c'est dans cette région que se développèrent ou naquirent les plus grands empires qu'ait jamais éclairé le soleil
Artisanat, Tioupés 01
. Celui de Gengis Khan ou celui de Tamerlan, qui font apparaître ceux de César ou de Napoléon comme des poussières. Boukhara fut une ville riche, très riche, avant que Tamerlan ne décide de faire de Samarkand sa capitale et brise l'essor commercial de la cité interdite. Avant que les grandes voies maritimes ouvertes au cours du XVIè siècle ne remplacent la Route de la Soie et les grandes voies commerciales qui reliaient la Chine et l'Occident. De cette richesse ne subsistent que ces monuments, vestiges d'empires disparus et trésors modernes pour touristes en quête de couleurs. Autour, Boukhara gît dans la misère de sa population qui s'exile peu à peu. L'orient se dissimule aussitôt qu'aperçu. Ici comme ailleurs, derrière les façades de céramiques bleues ou vertes, il y a cette chose que l'on devine, commune à beaucoup de pays de la région : une population qui souffre. Si depuis l'indépendance la restauration des sites touristiques a été accélérée pour attirer les capitaux étrangers, la situation ne fait que se dégrader en ce qui concerne la santé, l'enseignement, la sécurité. Pour qui ira s'égarer dans les petites rues qui partent du Liab-i-Khaouz ou de Khodja Nurabad, le spectacle se fera soudain moins coloré. De plus en plus d'hommes partent chercher l'argent ailleurs, en particulier en Russie, l'Eldorado des Ouzbeks. Mais comme partout en Ouzbékistan, cette extrême pauvreté n'empêche pas les habitants de se montrer courtois, curieux et d'une très grande hospitalité. On est sans cesse invité à boire un thé chez un particulier ou à partager une bouteille de vodka dans une chaïkhana. La population de Boukhara, majoritairement des tadjiks, est très fière de sa ville et exhorte aux visites des alentours : Tchor Bakr, la nécropole des émirs, Sitori I Mokhi Khoza, le palais d'été des émirs dont l'architecture est un subtil mariage entre les styles russe et ouzbek.Le soir tombe sur Boukhara. La fraîcheur aussi
Artisanat, Tioupés 02
. je déambule dans les allées du parc Samani, où beaucoup d'habitants viennent également profiter de heures les plus agréables. Certains comme moi poussent l'aventure jusqu'à acheter des billets pour monter dans la grande roue du parc. Une sorte de tas de rouille aux nacelles qui balancent dans le vide avec des grincements lugubres. On y voit très bien le mausolée Ismaïl Samani, la plus vieille construction de tout l'Islam.Je m'assoeis sur les dalles grises de Chachma Ayub. Selon la légende, le prophète Job vint ici, des siècles avant que l'Islam n'existe, frappa le sol de son bâton pour en faire jaillir une source et soigner les habitants qui mouraient de soif. La source continue à couler, dans une petite rigole à mes pieds. A Boukhara, la légende est toujours très proche de la réalité. Je regarde le soleil s'écraser dans ses dernières lueurs, qui se faufilent entre les arbres du parc. Des hommes, des femmes, des enfant vont et viennent. Un haut-parleur arrête sa musique. C'est l'heure de la prière du soir. J'écoute, je regarde, j'oublie le temps. Je suis bien.


