Silhouettes
Trip Start
Jul 01, 2000
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5
Trip End
Jan 09, 2005
Moynaq. Un port échoué aux rives d'une mer qui n'existe plus, ou presque. Une ville à l'agonie où survivent moins de 2 000 âmes qui ont cessé de croire aux miracles. Derrière les palissades des maisons de pêcheurs, aux portes faites d'une plaque de tôle récupérée sur un navire, les habitants restés sur place vivent isolés du monde, avec tout juste assez d'eau et de farine pour manger du pain et boire du thé noir. Les rues sont désertes et mènent aux plages, à l'ancien port, à la falaise, tous ces points depuis lesquels on avait l'habitude regarder au loin, "au large" avait-on l'habitude de dire voici encore 25 ans.
Les rues de Moynaq sont un triste décor, vides de vie et d'activité, parcourues en fin de matinée par les femmes faisant leurs courses et les gosses jouant ou sortant de l'école, le reste du temps par du bétail amorphe, dont les beuglements rythment le peu de temps qu'il reste à vivre. Le temps s'est figé, il s'est arrêté voici près de 40 ans, lorsque la mer a commencé à reculer, victime des ponctions d'eau qui vidèrent de leur sang l'Amou Daria et le Syr Daria, les deux artères qui faisaient battre le coeur d'Aral
Par delà le désert du Kyzyl Kum, loin en amont, des hommes ont entrepris d'ériger des barrages et de construire des canaux d'irrigation. Et à chaque geste que faisaient ces hommes pour bâtir leur ouvrage correspondait une ombre de geste qui prélevait l'eau de la mer d'Aral. Au final, c'est ce que l'ombre a construit qui a vaincu : des ombres de navires sur une ombre de mer.
La mer d'Aral est une carcasse. Les épaves jonchent le sol. Mais ce ne sont pas les navires qui se sont abîmés ou échoués, c'est la mer elle-même qui a sombré. Elle s'est retirée au fond d'un nouveau désert. Elle ne se voit plus, ne se devine même plus, elle s'est déjà fait oublier, laissant pour seule trace des épaves rouillées et perdues dans des vagues de dunes qu'elles ne sauraient franchir. L'impression est toujours saisissante : comme si l'eau s'était retirée il y a seulement quelques jours. C'est désormais une immensité désertique qui remplace ce qui fut une mer. Par moments le sol s'obscurcit, semble plus humide qu'ailleurs. Des plantes grasses parviennent même à pousser. Une nouvelle nature prend place, difficilement. Mais la vie peut-elle se réapprendre ?
Les habitants creusèrent un canal pour tenter de retenir l'eau près du port où ils avaient l'habitude de vivre. En vain. En l'espace d'une seule génération, la mer s'était retirée par delà l'horizon
Qui pourra dire toute la dérision de ce bâtiment délabré sur la porte duquel il est inscrit "Oybek Hotel" ? Cet hôtel aux murs décrépis, au jardin brûlé, aux chambres désertes. Derrière la grisaille de sa façade s'étendaient jadis des plages. Aujourd'hui une vaste étendue plane, dominée par le monument aux morts de la seconde guerre mondiale en ruine, avec ses mots effacés que personne ne vient plus lire, pointant de sa flèche une mer qu'on ne reverra pas. Une quinzaine de navires posent des taches rouges sur le paysage. De simples carcasses rouillées, des navires fantômes sans nom, monstres des mers dont ne subsiste que le squelette. La lumière du soleil les transperce comme des cadavres. Au bord du canal, au creux des dunes, au loin dans le désert ou à deux pas des maisons, les navires sont partout. Leur taille est moins imposante qu'à Aralsk, côté Kazakhstan. Coquillages brisés, boots déchirés, tôles rouillées, bouteilles sans message... Le sol sur lequel on marche est celui d'un fond de port, avec ses débris dérisoires, ses détritus sans âge, ses objets perdus au fil de l'eau. Dans cette ex-mer, on a pied partout, aussi loin que l'on s'aventure sur ce qui était son territoire.
À gauche, la route qui mène vers Uchsay, un petit village, 10 km au nord de Moynaq. À droite, l'aéroport, déserté jusqu'à ce que les Américains, en avril dernier, entreprennent d'en faire une base pour le nettoyage de l'île de Vozrojdénié, qui abritait au temps des Russes une fabrique d'armes bactériologiques.
Il faut traverser Moynaq pour atteindre l'ancien port et sa conserverie. Les rues sont désertes, sauf en fin de matinée.
Les maisons individuelles sont ceintes de palissades en bois aux portes faites d'une plaque de tôle prélevée sur un navire. Le vent balaye en permanence poussière et buissons dans les rues recouvertes de sable.
Sur l'ancienne digue, des femmes se promènent, des enfants jouent dans le sel, tourbillon d'étincelles blanches. Un feu s'allume pour réchauffer les corps affaiblis et malades. Tuberculose, anémie, retour de la peste : tous les habitants de Moynaq sont des survivants.
Un vieillard est appuyé sur sa canne. Il ne bouge pas et regarde au loin. Il sent venir un nouvel orage et il sait qu'il faudra rentrer lorsque tombera cette pluie qui brûle les yeux et la peau. À quoi pense-t-il ce vieillard paisible et triste, qui scrute le soleil à l'heure où celui-ci se laisse regarder en face, posé sur l'ultime ligne de dunes ? Lui qui connut la mer, la pêche, le port, la ville et ses milliers d'habitants, transformée en enfer pour moins de 2 000 âmes errantes qui ont cessé de croire aux miracles
Un mélange de sable et de rouille
À Uchsay, une dizaine de kilomètres au nord de Moynaq, on trouve encore de vieilles barques en bois. Des habitants naviguent encore à la surface des plus larges flaques, à la recherche d'improbables prises. Le sol n'est plus de la terre, c'est un mélange de sable et de rouille. Sur la place du village, des trous ont été creusés dans le sol. Des tôles on été placées en guise de parois et de couvercle. Lorsqu'il pleut, l'eau est récupérée dans ces puits bricolés. Elle sert pour le thé, pour cuire le riz, pour faire le pain, et se laver parfois. Lorsque ces puits sont vides, on envoie les gosses récolter l'eau dans les rues. Dans des flaques boueuses et salées où le bétail a déambulé pour boire, où les voitures ont roulé, où les femmes ont lavé leur linge.
Contrastant avec cette pauvreté extrême, à Uchsay, comme à Moynaq, de nombreuses constructions sont en cours
Fait unique dans l'histoire de l'humanité, il aura suffi d'une seule génération pour voir disparaître une mer intérieure, jadis la quatrième étendue d'eau continentale. En à peine une quarantaine d'année, la mer d'Aral a perdu la moitié de sa surface et plus des deux tiers de son volume. Les scientifiques estiment qu'avant 2020, tout aura disparu. La mer d'Aral n'est plus constituée que de deux lacs, de part et d'autre de l'île de Vozrojdénié, surnommés "la grande mer" et "la petite mer". Et sur des dizaines de kilomètres, ces lacs n'ont que quelques centimètres de profondeur. Les poissons y sont presque tous morts, victimes de l'élévation du degré de salinité. Sauver la mer d'Aral est devenu aujourd'hui une mission impossible. Les deux fleuves qui l'alimentaient ont vu leurs eaux capturées dans des canaux d'irrigation
De ce fait, le légendaire Khorezm, le delta autrefois fertile de l'Amou Darya est devenu un désert, à la surface duquel une végétation grasse a pris place, mais où toute culture devient impossible. Le vent balaie le sol, transporte avec lui le sel que la mer a laissé en souvenir et le dépose par tonnes chaque année, brisant l'économie de la région, le niveau de vie de sa population et créant des problèmes de santé inconnus jusqu'alors. Jadis, la mer créait une bulle d'évaporation et d'humidité qui protégeait la région contre les vents froids du nord, de Sibérie. La bulle a crevé, et les températures tombent à 40° sous zéro la nuit, en hiver. Le sel s'accumule en plaques blanches depuis Moynaq jusqu'à Nukus et Ourgench. Le sel après l'eau, la mort après la vie.
Parallèlement, l'eau consommée charrie depuis l'amont quantité de pesticides, engrais et produits chimiques, sources de cancers de toutes sortes. La tuberculose a progressé au Karakalpakstan de 6 % en 10 ans, les cas d'anémie de 30 % sur la même période. Ces chiffres, communiqués par le gouvernement ouzbek, sont probablement très en-dessous de la réalité.
Les rues de Moynaq sont un triste décor, vides de vie et d'activité, parcourues en fin de matinée par les femmes faisant leurs courses et les gosses jouant ou sortant de l'école, le reste du temps par du bétail amorphe, dont les beuglements rythment le peu de temps qu'il reste à vivre. Le temps s'est figé, il s'est arrêté voici près de 40 ans, lorsque la mer a commencé à reculer, victime des ponctions d'eau qui vidèrent de leur sang l'Amou Daria et le Syr Daria, les deux artères qui faisaient battre le coeur d'Aral
Autour du canal 01
.Par delà le désert du Kyzyl Kum, loin en amont, des hommes ont entrepris d'ériger des barrages et de construire des canaux d'irrigation. Et à chaque geste que faisaient ces hommes pour bâtir leur ouvrage correspondait une ombre de geste qui prélevait l'eau de la mer d'Aral. Au final, c'est ce que l'ombre a construit qui a vaincu : des ombres de navires sur une ombre de mer.
La mer d'Aral est une carcasse. Les épaves jonchent le sol. Mais ce ne sont pas les navires qui se sont abîmés ou échoués, c'est la mer elle-même qui a sombré. Elle s'est retirée au fond d'un nouveau désert. Elle ne se voit plus, ne se devine même plus, elle s'est déjà fait oublier, laissant pour seule trace des épaves rouillées et perdues dans des vagues de dunes qu'elles ne sauraient franchir. L'impression est toujours saisissante : comme si l'eau s'était retirée il y a seulement quelques jours. C'est désormais une immensité désertique qui remplace ce qui fut une mer. Par moments le sol s'obscurcit, semble plus humide qu'ailleurs. Des plantes grasses parviennent même à pousser. Une nouvelle nature prend place, difficilement. Mais la vie peut-elle se réapprendre ?
Les habitants creusèrent un canal pour tenter de retenir l'eau près du port où ils avaient l'habitude de vivre. En vain. En l'espace d'une seule génération, la mer s'était retirée par delà l'horizon
Autour du canal 02
. Il n'est plus nulle hauteur depuis laquelle on puisse espérer apercevoir l'endroit qu'elle a choisi pour mourir.Qui pourra dire toute la dérision de ce bâtiment délabré sur la porte duquel il est inscrit "Oybek Hotel" ? Cet hôtel aux murs décrépis, au jardin brûlé, aux chambres désertes. Derrière la grisaille de sa façade s'étendaient jadis des plages. Aujourd'hui une vaste étendue plane, dominée par le monument aux morts de la seconde guerre mondiale en ruine, avec ses mots effacés que personne ne vient plus lire, pointant de sa flèche une mer qu'on ne reverra pas. Une quinzaine de navires posent des taches rouges sur le paysage. De simples carcasses rouillées, des navires fantômes sans nom, monstres des mers dont ne subsiste que le squelette. La lumière du soleil les transperce comme des cadavres. Au bord du canal, au creux des dunes, au loin dans le désert ou à deux pas des maisons, les navires sont partout. Leur taille est moins imposante qu'à Aralsk, côté Kazakhstan. Coquillages brisés, boots déchirés, tôles rouillées, bouteilles sans message... Le sol sur lequel on marche est celui d'un fond de port, avec ses débris dérisoires, ses détritus sans âge, ses objets perdus au fil de l'eau. Dans cette ex-mer, on a pied partout, aussi loin que l'on s'aventure sur ce qui était son territoire.
À gauche, la route qui mène vers Uchsay, un petit village, 10 km au nord de Moynaq. À droite, l'aéroport, déserté jusqu'à ce que les Américains, en avril dernier, entreprennent d'en faire une base pour le nettoyage de l'île de Vozrojdénié, qui abritait au temps des Russes une fabrique d'armes bactériologiques.
Il faut traverser Moynaq pour atteindre l'ancien port et sa conserverie. Les rues sont désertes, sauf en fin de matinée.
Autour du canal 03
À Moynaq on rencontre des vieillards et des enfants. Il n'y a pas de classe d'âge intermédiaire. Celle-ci s'est exilée, à Ourgench, à Nukus ou en Russie, pour trouver du travail. Dans les rues, les gosses sont encore relativement nombreux. Avec un cerf- volant fait d'un morceau d'étoffe déchirée nouée à trois bouts de bois, ils jouent. Le gouvernement ouzbek a maintenu la présence d'un collège, gigantesque bâtiment bleu dérisoire sur la route centrale.Les maisons individuelles sont ceintes de palissades en bois aux portes faites d'une plaque de tôle prélevée sur un navire. Le vent balaye en permanence poussière et buissons dans les rues recouvertes de sable.
Sur l'ancienne digue, des femmes se promènent, des enfants jouent dans le sel, tourbillon d'étincelles blanches. Un feu s'allume pour réchauffer les corps affaiblis et malades. Tuberculose, anémie, retour de la peste : tous les habitants de Moynaq sont des survivants.
Un vieillard est appuyé sur sa canne. Il ne bouge pas et regarde au loin. Il sent venir un nouvel orage et il sait qu'il faudra rentrer lorsque tombera cette pluie qui brûle les yeux et la peau. À quoi pense-t-il ce vieillard paisible et triste, qui scrute le soleil à l'heure où celui-ci se laisse regarder en face, posé sur l'ultime ligne de dunes ? Lui qui connut la mer, la pêche, le port, la ville et ses milliers d'habitants, transformée en enfer pour moins de 2 000 âmes errantes qui ont cessé de croire aux miracles
Autour du canal 04
. À quoi pense-t-il lorsqu'il jette un dernier regard aux carcasses rouillées avant de repartir courbé sur sa canne vers sa maison ? Il refuse de parler de la mer. Un peu plus loin un homme vêtu de haillons explique à son fils ce qu'il a connu dans sa jeunesse. Dans son regard brille l'espoir de voir revenir un jour les vagues qui dansaient devant sa maison. Beaucoup ainsi continuent d'espérer, mais savent au fond d'eux que rien ne changera plus.Un mélange de sable et de rouille
À Uchsay, une dizaine de kilomètres au nord de Moynaq, on trouve encore de vieilles barques en bois. Des habitants naviguent encore à la surface des plus larges flaques, à la recherche d'improbables prises. Le sol n'est plus de la terre, c'est un mélange de sable et de rouille. Sur la place du village, des trous ont été creusés dans le sol. Des tôles on été placées en guise de parois et de couvercle. Lorsqu'il pleut, l'eau est récupérée dans ces puits bricolés. Elle sert pour le thé, pour cuire le riz, pour faire le pain, et se laver parfois. Lorsque ces puits sont vides, on envoie les gosses récolter l'eau dans les rues. Dans des flaques boueuses et salées où le bétail a déambulé pour boire, où les voitures ont roulé, où les femmes ont lavé leur linge.
Contrastant avec cette pauvreté extrême, à Uchsay, comme à Moynaq, de nombreuses constructions sont en cours
Autour du canal 05
. Routes, poteaux électriques, immeubles de logements. L'explication se trouve tout au bout du village. Un camp de base a été installé, fait de préfabriqués, où vivent des ouvriers qu'un flux de camions vient augmenter régulièrement. Les forages vont bon train, et les derricks dessinent leur profil, un peu partout, sur la ligne d'horizon de ce nouveau désert. Après la pêche, le pétrole pourrait devenir une nouvelle source d'activité pour Moynaq. Un maigre espoir pour une population démunie de tout et qui semble vivre comme dans un musée à ciel ouvert. Un musée où seul serait exposé un gigantesque désastre.Fait unique dans l'histoire de l'humanité, il aura suffi d'une seule génération pour voir disparaître une mer intérieure, jadis la quatrième étendue d'eau continentale. En à peine une quarantaine d'année, la mer d'Aral a perdu la moitié de sa surface et plus des deux tiers de son volume. Les scientifiques estiment qu'avant 2020, tout aura disparu. La mer d'Aral n'est plus constituée que de deux lacs, de part et d'autre de l'île de Vozrojdénié, surnommés "la grande mer" et "la petite mer". Et sur des dizaines de kilomètres, ces lacs n'ont que quelques centimètres de profondeur. Les poissons y sont presque tous morts, victimes de l'élévation du degré de salinité. Sauver la mer d'Aral est devenu aujourd'hui une mission impossible. Les deux fleuves qui l'alimentaient ont vu leurs eaux capturées dans des canaux d'irrigation
Autour du canal 06
. L'Amou Daria ne rejoint plus, depuis longtemps, la mer d'Aral, et le Syr Daria n'y arrive que quelquefois, en hiver. La mer n'est donc plus alimentée, et fermer les canaux d'irrigation reviendrait à condamner les populations qui se sont installées tout au long, ainsi qu'une partie de l'économie du pays basée sur l'irrigation des champs de coton et des cultures. De ce fait, le légendaire Khorezm, le delta autrefois fertile de l'Amou Darya est devenu un désert, à la surface duquel une végétation grasse a pris place, mais où toute culture devient impossible. Le vent balaie le sol, transporte avec lui le sel que la mer a laissé en souvenir et le dépose par tonnes chaque année, brisant l'économie de la région, le niveau de vie de sa population et créant des problèmes de santé inconnus jusqu'alors. Jadis, la mer créait une bulle d'évaporation et d'humidité qui protégeait la région contre les vents froids du nord, de Sibérie. La bulle a crevé, et les températures tombent à 40° sous zéro la nuit, en hiver. Le sel s'accumule en plaques blanches depuis Moynaq jusqu'à Nukus et Ourgench. Le sel après l'eau, la mort après la vie.
Parallèlement, l'eau consommée charrie depuis l'amont quantité de pesticides, engrais et produits chimiques, sources de cancers de toutes sortes. La tuberculose a progressé au Karakalpakstan de 6 % en 10 ans, les cas d'anémie de 30 % sur la même période. Ces chiffres, communiqués par le gouvernement ouzbek, sont probablement très en-dessous de la réalité.


