Les Uruch qatnachtchilar
Trip Start
Jul 01, 2000
1
4
5
Trip End
Jan 09, 2005
On les appelle les « Uruch qatnachtchilar » Les «Participants». A partir de 1941, et du déclenchement de l'opération Barbarossa, ils ont été recrutés, souvent de force, pour aller lutter contre les nazis sur le front de l'est. Oui, les Ouzbeks, les Tadjiks, les Kyrghyzes, comme tant d'autres, ont participé à la seconde guerre mondiale, à la lutte pour l'effondrement du IIIe Reich, à la libération de la France. Bon allez, rapidement, parce que vous n'êtes pas là pour cela, quelques chiffres. Dès les premiers mois de la guerres, mollahs et communistes ont exhorté les Ouzbeks à faire la guerre. A l'époque, l'Ouzbékistan c'était 6,5 millions d'habitants (25 millions aujourd'hui) et 1.5 millions sont partis au front. Calculez un peu la proportion : près de 25 %. 265 000 sont morts au front, et encore 132 000 portés disparus et 60 500 mutilés. Ben c'est plus de victimes qu'en France sur la même période dîtes voir. On ne le sait pas non plus, mais Napoléon a Iéna a révolutionné l'art de la guerre en faisant manoeuvrer sa cavalerie en masse, selon de nouvelles stratégies
Pour moi, la rencontre avec les anciens combattants se fit le 9 mai 2002, à Tachkent. Oui, là-bas, on fête la victoire un jour plus tard que chez nous. Vous savez, les Allemands avaient signé la capitulation face aux Américains et aux Anglais, les Français, pas invités, avaient même du s'incruster à la cérémonie. Mais Staline, avec tout son ego, décida que vu l'effort fourni par l'URSS, l'Allemagne devait signer la capitulation en tête à tête avec les Soviétiques non mais des fois
Les rencontrer c'est difficile. Il reste une dizaine de survivants, dont la moitié seulement est capable de parler. Il y a eu deux autres voyages, et je n'ai pas eu le temps de m'y mettre. Et enfin, fin 2004, j'ai consacré quelques journées à les rencontrer. J'en ai vu quatre au total. Et j'ai pensé la guerre autrement ensuite. Voilà comment ça s'est passé, dans l'ordre.
Nassim Ota Kurbanov est né à Gijduvan en 1924. Je le croise un peu par hasard, en rendant visite à un de ses voisins, lui aussi ancien combattant. Nassim est à deux doigts de la mort. Il passe ses journées assis sur son banc, en compagnie d'un grand gaillard muet aussi âgé que lui et qui a peut-être également fait la guerre. Nassim Ota est parti à la guerre en 1942. Il s'est battu à Stalingrad contre les troupes de Von Paulus après une rapide préparation militaire. Pendant la guerre, il a perdu un bras, un poumon, et une partie du ventre. Il ne s'exprime qu'avec la plus grande difficulté. Je comprends qu'il évoque des mitrailleuses, des trous, le froid, des Allemands, nombreux
Mahmud Bobojon Kochkorov est né en 1925 à Sarvari, près de Gijduvan, dans un Kolkhoze qui portait le nom de Lénine. Parti à Smolensk en 1942, il rejoint Minsk en 1943 avec une promotion de 177 Ouzbeks. « Très peu son revenus » précise Mahmud Bobojon avec un clin d'oeil (je précise : « Bobo » en Ouzbek, c'est pour les vieux, et « Jon » s'applique aux biens aimés quelque soit leur âge, donc on parle de Mahmud l'aïeul bien aimé et respecté » là). A Minsk, sous les ordres du général Bagraniev, il fait ses premières armes. « Les soldats avaient très peu de mitraillettes, plutôt des pistolets. Mais grâce aux soviétiques, à la fin de la guerre nous avions tous des mitraillettes ». Voilà, le ton est donné : avec Mahmud Bobojon ça va castagner. Plusieurs fois blessé, rescapé de nombreuses batailles, sa barbiche et ses moustaches en pointe, l'oeil alerte et la main gauche privée des trois doigts du milieu, Mahmud Bobojon a déjà raconté mille fois ses souvenirs au voisinage. Mais alors pour un journaliste - photographe occidental... Autant dire que ça va chier. Il va pas nous la raconter la guerre, Mahmud, il va nous la jouer, nous la faire, nous la décorer, nous la peindre... La terre va trembler, les ciel va s'éclairer, l'air va se troubler. Dès mon arrivée, il troque son traditionnel tchapan contre sa vieille veste d'uniforme et ses médailles
Bon, on fait quelques photos, et là Mahmud Bobo se détend. Fin de l'interview. Et à vôtre avis, qu'est ce qu'on fait chez Mahmud Bobo quand on a fini une interview et qu'on se détend??? hum ? D'après vous ? Ben on boit de la vodka. Mais alors pas n'importe laquelle. La vodka de Mahmud Bobo lui-même, faite avec ses 7 doigts a lui qu'il a, comme par chez nous, avec la bouteille sans étiquette et une forte odeur de sciure
Et Mahmud évoque ses souvenirs, comment il a flingue cinq traîtres russes dans un village de l'Oural, comment il s'est retrouvé à Vilnius, en Lithuanie en août 1944, comment il se promenait en civil a Koenigsberg pour balancer des grenades dans les chambres des filles qui se tapaient des officiers allemands (on savait rire à l'époque), Ah!!! Koenigsberg, ils avaient encerclé des allemands mais la Luftwaffe les a bombardés pendant une heure tandis que "ce Dourak de Mussolini nous envoyait 10 divisions dans le dos". Puis là, il commence a parler de Kursk et de ses exploits au canon. Je ressent encore l'éclair de lucidité qui m'a frappé à ce moment : en fait Mahmud Bobo n'a jamais été instructeur, et juste avant d'éclater de rire j'ai eu le temps de dire :
"Ou tankda bordi ?" Ce qui signifie, mais est-ce bien la peine de traduire "Il était dans les chars ?" Là j'attendais presque que le fantôme de Francis Blanche me réponde "Mais non, dans la limonade !" (Ceux a qui ce dialogue paraîtra étrange doivent revoir Les Tontons Flingueurs d'urgence). Bref, j'ai piqué une crise de fou rire au tout début de la troisième bouteille et Mahmud Bobo a cru que je me moquais moi aussi des Italiens, alors il s'est levé, a tendu le poing et décliné tout le répertoire des insultes russes, ouzbeks et tadjiks contre Mussolini
Mahmud est revenu en Ouzbékistan à la fin de la guerre, en 1945. Il se souvient des fermes en ruines, des gens qui crevaient de faim parce que tout avait été mobilisé pour la guerre. Il s'est marié en 1948 et pendant 10 ans a eu un travail de concierge, dans une école, avant de redevenir berger, comme son père. « J'ai eu six enfants, quatre garçons et deux filles, mais je ne sais pas combien de petits enfants, j'ai arrêté de compter »
Avant de se séparer on a fait une dernière photo, Mahmud Bobo avait beaucoup de mal à se tenir debout et même assis, quant a moi j'ai du réaliser le plus beau flou de ma carrière, ou tout simplement photographier le mouton a 20 mètres de Mahmud. A la porte de sa maison, Mahmud me rejoint en exhibant un vieux livre de photographies. Il pointe du doigt une photo de Yalta, me rappelant que, Staline ayant été si fort pendant la guerre qu'il a gagnée à lui seul, Churchill et Roosevetlt sont venus boire un coup de vodka avec lui. Et c'est tout ce qui s'est passé à Yalta. Comprenez, on est là, face à un type de 80 piges qui vous raconte Kursk, Stalingrad et la libération de l'Europe et vous demande tout d'un coup « à part ça, finalement, il s'est passé quoi à Yalta ? ». Et moi l'historien, avec mes petites théories et mon défaut de sagesse, je me rends compte soudain que je dois tout oublier. Yalta n'est pas la réunion des grands pour le partage du monde, Yalta ce sont les vainqueurs qui trinquent à la santé de Staline et au succès du communisme. Pourquoi lutter contre 60 ans de mensonges. Pourquoi tenter d'expliquer l'inexplicable. Ta vie de merde dans un kolkhoze qui n'a jamais reçu l'électricité, Mahmud, tu la dois à un régime dont l'Occident a autorisé la mise en place en échange d'autres concessions, ailleurs, dans des pays dont tu n'as jamais entendu parler
Rachid Malakoff est né le 20 décembre 1920, à Tachkent. Dans le quartier d'Ourda, qui portait alors le nom d'Horjoda. Il a endossé l'uniforme de 1939 à 1942, comme caporal puis sergent-major. Mon impression est bizarre. A 84 ans, Rachid est en pleine forme, en paraît à peine 70, habite avec une belle famille dans une très jolie maison de Tachkent, et prétend avoir déjà reçu la visite de très nombreux journalistes. J'ai un peu peur de « l'ancien combattant officiel », qu'on réserve aux cérémonies et qu'on montre en public
Rachid est incapable de dire où il se trouvait pendant les premiers mois de la guerre. Il sait juste qu'il est parti d'Ukraine. « Tout allait si vite. Nous changions de campement tout le temps. Je me souviens de quelques noms de batailles, mais nous ne faisions que marcher, tout le temps, et je ne saurais absolument pas retracer mon parcours. Nous étions tous perdus, et peut-être que les Allemands aussi. A ce moment là nous n'avions rien à manger. On partait régulièrement en forêt pour essayer de trouver du gibier. Un jour, avec deux autres soldats, on est tombés sur un allemand en train de chier dans les bois. Trois autres Allemands étaient près d'un side-car. On est sortis, on a braqués nos armes : le side car s'est enfui avec les trois Allemands. Celui qui était en train de chier a remis son uniforme : c'était un lieutenant-colonel. On avait froid. On a pris ses fringues, et on l'a ramené au camp en caleçon. » Au camp ? Là aussi ça semblait assez flou. « Les bataillons étaient en bazar, on ne savait jamais où étaient les chefs, on ne faisait pas la guerre : on tâchait de survivre. En marchant, en prenant les vêtements sur les cadavres pour se protéger du froid, en mangeant des chevaux morts depuis Dieu sait quand, en faisant bouilklir la viande dans un casque. »
Rachid est blessé dès les premiers mois de l'invasion. « Je tenais un pont avec mon bataillon, je ne sais pas où ni pourquoi, et les avions allemands ont attaqué en piqué. Des bombes de 500kg. J'ai été blessé par un éclat à l'épaule gauche et me suis réveillé à l'hôpital de Kazan (le même que Nassim Ota, et qui est également l'Université où Lénine a fait ses études : ils n'en sont pas peu fiers). « Pendant deux mois et demi, je n'entendais rien de ce qu'on me disait. Je voyais les gens crever autour de moi, par dizaines. On m'a renvoyé en Ouzbékistan pour six mois, en permission, pour guérir. » En fait, Rachid n'est jamais plus reparti au front Communiste de la première heure, il a été affecté à l'usine 84 de Tachkent, qui fabriquait des fusils et mitraillettes. « Ici en Ouzbékistan, la situation n'était pas meilleure que sur le front. On ne mangeait que très peu de pain, et il était toujours plein de flotte. En temps qu'ancien combattant, j'avais droit à une ration de 800 grammes par jour, contre 200 à peine pour les autres habitants. Mais j'étais heureux. Je repensais aux bombardements. A ce moment, je n'osais même pas envisager revoir mon pays. »
Haïdor Khodja Qozabaïev est né le 2 janvier 1925 dans le district de Yazyavon, près de Ferghana. Il a été à l'école jusqu'à 16 ans puis a travaillé dans un kolkhoze, comme tous les jeunes de son âge avant de partir à la guerre avec 32 gamins du même district que lui. « Trois seulement sont rentrés de la guerre, et nous ne sommes plus que deux encore vivants ». Sapeur lui aussi, il a été affecté comme sergent au 152ème bataillon à Kaliningrad en avril 1943. Lors de la prise de Smolensk, il est blessé aux jambes par une grenade et passe un mois et demi à l'hôpital avant de repartir à la guerre. De retour à Kaliningrad, il suit une instruction spéciale pour devenir espion. Quatre mois plus tard, il repart pour l'Ukraine. « La vraie guerre a commencé alors pour moi. J'ai participer à plusieurs combats sur le front de Biélorussie et j'ai été jusqu'à Varsovie. A Minsk, on nous a fait traverser la rivière à moitié gelée pour nous infiltrer, avec neuf autres soldats, dans les lignes allemandes. On en a ramené trois prisonniers. Je ne sais pas quels renseignements on en a tiré. Le lendemain, nous étions déjà ailleurs. On nous surnommait la division nomade. Nous bougions tout le temps. » Sa dernière bataille, il l'a livrée en Allemagne, à Steten. Haïdor est alors blessé légèrement au dos. Quelques jours plus tard, en sabotant une voie ferrée, il écope d'une balle près du coeur. Rapatrié à Moscou, soigné, il doit néanmoins finir son service et reste sous les drapeaux jusqu'en 1950, affecté à la garde du Kremlin. Haïdor rigole sèchement. « J'aurais préféré aller jusqu'à Berlin et n'être blessé que là-bas. J'aurais peut-être revu mon pays plus vite avec la démobilisation des soldats de première ligne. En 1950, on m'a offert un poste de chef de gare à Marghilan, près de Ferghana. En 1953, j'ai été nommé chef de police du district de Yazyavon, poste que j'ai occupé jusqu'en 1980, avec le grade de lieutenant-colonel, obtenu à l'ancienneté. » Entretemps, Haïdor s'est marié et fait régulièrement contempler à ses 8 enfants la batterie de médailles qu'il arbore fièrement sur une veste déformée par le poids du métal. « A mon retour en Ouzbékistan, ce qui m'a frappé c'est de voir la moderité des kolkhozes, et ces champs de coton à perte de vue, partout. »
Bon. Ce ne sont que quelques témoignages. Je n'ai pas encore poussé la recherche jusqu'à recouper les déclarations avec des archives historiques pour voir si tout concorde, s'il n'y a pas d'invraisemblances historiques, si le poids de la propagande n'est pas plus fort que celui de l'Histoire. C'est du brut, juste histoire de dire que là-bas aussi on s'est battu contre les Nazis, le fascisme, les dictatures. Que là-bas aussi les fléaus de l'Europe ont fait des victimes. Sachez que le plus grand monument érigé à la seconde guerre mondiale se trouve au Canada, et le second en Ouzbékistan, à Karchi, dans une région du pays désertique et loin de tout. Aussi loin que doit l'être cet Ouzbek mobilisé en 1941, fait prisonnier par les Allemands, évadé et qui rejoint la Résistance française en traversant la Suisse. Rocambolesque ? Ben non, ça arrive. Malheureusement personne n'en parlera jamais. Pas assez de photos, de témoins... Il ne reste que le témoignage de sa petite fille, Dilorom Usmanova, et une vieille lettre à moitié déchirée. Mais tout d'un coup, les Ouzbeks semblent bien proches de la France :
« Mon grande pere Fazil Kari est né en 1923 dans la république autonome du Bachkirdistan. Les familles de mes grands parents se fréquentaient souvent et il était convenu que ma grand-mère devait se marier avec Fazil. Fazil n'avait que 18 ans lorsque la guerre a commencé. Ma grand-mère en avait 15. En août 1941, mon grand-père est parti à la guerre. Il n'écrivait que rarement. Ma grand-mère n'a eu aucune nouvelle pendant un an et demi. Ce n'est qu'en 1944 que ses parents apprennent qu'il est en France. Il est vite revenu après la fin de la guerre et a enfin épousé ma grand-mère. Ma mère est née en 1948. Mais trois ans plus tard, ma grand-mère a coupé tous les ponts avec mon grand-père pour une raison obscure. Il est parti d'Ouzbékistan, on ne l'a jamais revu. Ma mère demandait souvent après son père, mais ma grand-mère ne répondait qu'une chose : qu'elle avait été obligée de le quitter. J'ai su plus tard que mon grand-père avait cherché à nous retrouver, surtout après 1958. Mais ma grand-mère ne répondait pas et demandait à toute la famille de ne pas dévoiler son adresse. Elle avait la réaction d'une femme trompée. Apparemment, mon grand-père était tombé amoureux d'une infirmière française pendant la guerre, avec qui il s'est marié. Après son retour en Ouzbékistan, il avait finalement choisi de partir la retrouver en France. On n'a jamais su s'il avait réussi. Aux dernières nouvelles, il serait toujours vivant, quelque part en Russie. L'infirmière s'appelait Rose, et c'est aussi le nom de ma mère, et la raison pour laquelle j'ai décidé d'apprendre le français. Ma mère, Rose, après la mort de ma grand-mère, a tenté de retrouver une trace de son père, des lettres, un carnet, des photos. Il n'y avait plus rien. Ma grand-mère avait tout détruit. Ma mère n'a finalement retrouvé qu'un bout de carnet. Presque toutes les pages ont été déchirées et il ne reste que quelques notes. Je te donne leur traduction Hervé :
« La guerre, je ne sais pas même comment j'y ai survécu. Les combats me hantent. J'entends les coups, les explosions. Certaines nuits, je me réveille et pleure en me souvenant de mes amis qui ont pas survécu. Je n'ai gardé dans ma tête des moments du début de la guerre que le sentiment du froid et de la faim. L'hiver a été très froid. 14 avril 1942. Je me rappellerai cette journée toute ma vie. En pleine bataille (page déchirée). J'ai ressenti une douleur aigüe et j'ai perdu connaissance (page déchirée). J'ai été hospitalisé après ma blessure à Leningrad. Je suis resté trois semaines à l'hôpital (plusieurs pages déchirées). Un souvenir reste pour moi comme un rayon de soleil dans ces jours macabres. Le visage de Rose, le souvenir de ses yeux. Nous ne parlions pas la même langue, on se comprenait en se regardant. Elle a sauvé ma vie en me soignant. Ses mots dont je ne comprenais pas le sens caressaient mes oreilles. Je l'ai perdue et je ne la retrouverai jamais. C'etait la guerre. Pas le temps d'être sentimental. C'est drôle de garder l'image d'une femme dont je ne connais que le prénom. « Rose ». La France. Comme c'est loin. Nous étions si différents mais nous voulions tous vaincre les Allemands. J'ai pu le voir en France. (Fin du carnet)."
Allez, on lui décernerait pas onze Oscars à cette belle histoire ??? Je n'ai pas pu enquêter, mais si votre grand-mère s'appelle Rose et qu'elle a été infirmière pendant la guerre, tenez-moi au courant...
Allez, bien des choses à Tous,
RV
Haïdor Khodja Qozabaïev 01
. Ben les nomades d'Asie centrale, les Ouzbeks, les Kyrghyzes et les Turkmènes et les Kazakhes ont fait sur Stalingrad en novembre 1942 la dernière grande charge de cavalerie de l'histoire contemporaine, et la seule de la seconde guerre mondiale. Parmi les 11 603 Héros de l'Union Soviétique à l'issue de la guerre, 270 étaient Ouzbeks. Les grands officiers Ouzbeks de la WW2 ont encore leur nom dans de nombreuses avenues de toutes les villes d'Ouzbékistan : Rakhimov, Narkhodjaïev... Rakhimov, qui obtint le plus haut grade décroché par un Ouzbek (général major) est mort lors de l'assaut sur Dantzig en mars 1945. Côté industriel : plus de 2 000 avions, près de 20 000 moteurs et 15 000 mortiers sont sortis des usines Ouzbeks, sans compter les fusils, mitrailleuses, uniformes... Lors de la guerre, en Ouzbékistan on croisait des réfugiés ukrainiens, biélorusses, moldaves, baltes, polonais... 200 000 orphelins russes ont été accueillis dans des familles ouzbeks. Bref, pour dire que l'effort de guerre ouzbek, ben il était pas là pour rigoler.Pour moi, la rencontre avec les anciens combattants se fit le 9 mai 2002, à Tachkent. Oui, là-bas, on fête la victoire un jour plus tard que chez nous. Vous savez, les Allemands avaient signé la capitulation face aux Américains et aux Anglais, les Français, pas invités, avaient même du s'incruster à la cérémonie. Mais Staline, avec tout son ego, décida que vu l'effort fourni par l'URSS, l'Allemagne devait signer la capitulation en tête à tête avec les Soviétiques non mais des fois
Haïdor Khodja Qozabaïev 02
. Alors c'est le maréchal Joukov (euh, je crois) qui s'en chargea, un jour après les anglo-saxons, le 9 mai. Et dans toute l'URSS, c'est le 9 mai qu'on fête la victoire sur la nazisme (ici on ne parle pas de nazisme d'ailleurs, on dit uniquement fascisme). Or donc, en juillet 2000, la place Mustakillik fut ma toute première visite d'un monument en Ouzbékistan. Faut dire, c'est en centre ville. Moi j'ai pas fait gaffe aux plaques avec les noms des morts et tout, je savais même pas ce que c'était. Je cherchais une banque, et mon avion pour Urgentch décollait 2h plus tard, j'avais pas le temps de m'attarder. Alors Mustakillik (qui signifie « Indépendance »), je l'ai vue d'un oeil hagard, buant de jet lag, et peu intéressé. Mais j'ai quand même capté que c'était une fort jolie place. Alors pour en revenir au 9 mai 2002, ben c'est la date à laquelle j'y suis retourné, deux ans plus tard, un peu au hasard. Dans un coin de ma tête, après deux ans, j'avais gardé le souvenir d'une jolie place. Comprenez, pour ce voyage là j'étais tombé sur l'opération américaine sur la mer d'Aral qui avait capté toute mon attention, alors le 9 mai, la victoire, la seconde guerre mondiale, tout cela c'était bien loin pour moi. Ce que j'avais vu, c'était de l'anthrax, de la guerre, des profits pour les lobbies pétroliers américains... Alors je m'amène pour prendre des photos, et voilà que sur Mustakillik... Bon alors Mustakillik, pour en finir, c'est un rond pavé où brûle une flamme éternelle, que veille une vierge gigantesque en bronze, elle-même symbolisant la femme, veillant sur ses fils et mari morts au combat
Karchi, monuments au mort
. Le tout est jouxté par une place rectangulaire bordée de plaques dorées séparées de boiseries finement ornées de motifs arabiques et contenant tous les noms des Ouzbeks morts au combat. Ca en fait des plaques. Donc, voilà que sur Mustakillik disais-je, tout autour de la flamme, des anciens combattants étaient réunis, priant, se souvenant. Et je me suis dit. Ben voilà, à 6000 km de Paris, il y a 60 ans, pleins de gars sont morts pour libérer l'Europe et chasser les Allemands de Russie. Ces Ouzbeks, personne ne les connaît, on ne sait même pas qu'ils existent, pourtant certains sont allés combattre jusqu'en Lithuanie, en Pologne, à Berlin... Alors pourquoi ne pas aller leur parler ?Les rencontrer c'est difficile. Il reste une dizaine de survivants, dont la moitié seulement est capable de parler. Il y a eu deux autres voyages, et je n'ai pas eu le temps de m'y mettre. Et enfin, fin 2004, j'ai consacré quelques journées à les rencontrer. J'en ai vu quatre au total. Et j'ai pensé la guerre autrement ensuite. Voilà comment ça s'est passé, dans l'ordre.
Nassim Ota Kurbanov est né à Gijduvan en 1924. Je le croise un peu par hasard, en rendant visite à un de ses voisins, lui aussi ancien combattant. Nassim est à deux doigts de la mort. Il passe ses journées assis sur son banc, en compagnie d'un grand gaillard muet aussi âgé que lui et qui a peut-être également fait la guerre. Nassim Ota est parti à la guerre en 1942. Il s'est battu à Stalingrad contre les troupes de Von Paulus après une rapide préparation militaire. Pendant la guerre, il a perdu un bras, un poumon, et une partie du ventre. Il ne s'exprime qu'avec la plus grande difficulté. Je comprends qu'il évoque des mitrailleuses, des trous, le froid, des Allemands, nombreux
Mahmud Bobojon Kochkorov
. Nassim semble souffrir encore. Il évoque plus longuement l'hiver 1943. « Il y avait de la neige partout. Beaucoup. J'avais ma mitraillette à la main, je partais à l'assaut avec d'autres Ouzbeks, et aussi des Russes. Il y a eu un choc, violent. J'ai volé. Je ne me suis pas évanoui. J'ai aussitôt rampé. Je ne savais pas vers quoi. Mon bras gauche me poussait dans une direction, fixement. J'ai rampé pendant dix mètres. La douleur à mon ventre était terrible mais je ne pouvais pas m'arrêter. Mon corps semble avoir décidé à uin moment d'arrêter d'avancer. Et alors mon bras gauche a saisi dans sa main, sans que je réalise comment, mon bras droit, qui m'avait été arraché et avait été propulsé à dix mètres de mon corps ». Bon à votre avis, quelle force peut pousser au milieu du bombardement, un corps à aller récupérer son bras ? Qui lui dit où le trouver dans ce mélange de boue, de neige et de sang qui ne sera plus jamais vraiment de la terre ? « On m'a ramené dans un chariot vers un petit hopital, puis un plus grand, mieux équipé, à Kazan, dans le Tataristan ». Là, on a soigné le ventre de Nassim Ota pendant six mois, avant de le renvoyer chez lui. Seusl deux de ses compagnons d'armes sont encore en vie aujourd'hui. Nassim a récolté 7 médailles, la plupart après la guerre, comme on savaiit si bien le faire en URSS. Voilà, Nassim ne peut plus parler, et je ne veux pas l'y contraindre. J'apprends tout juste que pour le sacrifice de la moitié de son corps, l'Etat Ouzbek continue de lui verser une pension de 32 000 soums par mois
Mustakillik 01
. Au cours de novembre 2004, ça fait tout juste 22 euros par mois...Mahmud Bobojon Kochkorov est né en 1925 à Sarvari, près de Gijduvan, dans un Kolkhoze qui portait le nom de Lénine. Parti à Smolensk en 1942, il rejoint Minsk en 1943 avec une promotion de 177 Ouzbeks. « Très peu son revenus » précise Mahmud Bobojon avec un clin d'oeil (je précise : « Bobo » en Ouzbek, c'est pour les vieux, et « Jon » s'applique aux biens aimés quelque soit leur âge, donc on parle de Mahmud l'aïeul bien aimé et respecté » là). A Minsk, sous les ordres du général Bagraniev, il fait ses premières armes. « Les soldats avaient très peu de mitraillettes, plutôt des pistolets. Mais grâce aux soviétiques, à la fin de la guerre nous avions tous des mitraillettes ». Voilà, le ton est donné : avec Mahmud Bobojon ça va castagner. Plusieurs fois blessé, rescapé de nombreuses batailles, sa barbiche et ses moustaches en pointe, l'oeil alerte et la main gauche privée des trois doigts du milieu, Mahmud Bobojon a déjà raconté mille fois ses souvenirs au voisinage. Mais alors pour un journaliste - photographe occidental... Autant dire que ça va chier. Il va pas nous la raconter la guerre, Mahmud, il va nous la jouer, nous la faire, nous la décorer, nous la peindre... La terre va trembler, les ciel va s'éclairer, l'air va se troubler. Dès mon arrivée, il troque son traditionnel tchapan contre sa vieille veste d'uniforme et ses médailles
Mustakillik 02
. Depuis la fin de la guerre, Mahmud Bobo a perdu 31 dents, il n'est pas très facile à comprendre. Globalement il me parle d'apprendre à conduire, d'une année d'entraînement, et de jeunes recrues qui défilaient sous ses ordres. Bon, je me dis qu'il est instructeur, puis je l'interroge et l'écoute parler pendant une petite demi-heure. Comment il s'est fait sa blessure, comment il a eu ses médailles etc. Il éprouve un profond respect pour les russes qui l'ont soigné et aux cotés de qui il s'est battu. Concernant les Allemands, tous des fascistes mais enfin c'est de bonne guerre, c'étaient nos adversaires déclarés après tout. Les Français, sympas, gentils, ils ont envoyés quelques avions. De Gaulle ? Jamais entendu parler. Mais alors les Italiens... Les Italiens, qu'est ce qu'il leur met dans la tronche aux Italiens Mahmud Bobo. A Mussolini qui a envoyé, le fourbe, 10 divisions sur le front russe pour agresser lâchement dans le dos les honnêtes russes qui se battaient d'homme a homme contre les Allemands, Mahmud Bobo ne supporte pas les Italiens. Bon, on fait quelques photos, et là Mahmud Bobo se détend. Fin de l'interview. Et à vôtre avis, qu'est ce qu'on fait chez Mahmud Bobo quand on a fini une interview et qu'on se détend??? hum ? D'après vous ? Ben on boit de la vodka. Mais alors pas n'importe laquelle. La vodka de Mahmud Bobo lui-même, faite avec ses 7 doigts a lui qu'il a, comme par chez nous, avec la bouteille sans étiquette et une forte odeur de sciure
Mustakillik 03
. Et on trinque, et on trinque, et on trinque. A Staline, à Stalingrad, à la Victoire... Les 200 grammes quotidiens de Mahmud Bobo sont largement dépassés, on atteint le kilo chacun et une deuxième bouteille fait résonner son cul sur le sol alors que déjà l'un des fils de Mahmud est proche du coma.Et Mahmud évoque ses souvenirs, comment il a flingue cinq traîtres russes dans un village de l'Oural, comment il s'est retrouvé à Vilnius, en Lithuanie en août 1944, comment il se promenait en civil a Koenigsberg pour balancer des grenades dans les chambres des filles qui se tapaient des officiers allemands (on savait rire à l'époque), Ah!!! Koenigsberg, ils avaient encerclé des allemands mais la Luftwaffe les a bombardés pendant une heure tandis que "ce Dourak de Mussolini nous envoyait 10 divisions dans le dos". Puis là, il commence a parler de Kursk et de ses exploits au canon. Je ressent encore l'éclair de lucidité qui m'a frappé à ce moment : en fait Mahmud Bobo n'a jamais été instructeur, et juste avant d'éclater de rire j'ai eu le temps de dire :
"Ou tankda bordi ?" Ce qui signifie, mais est-ce bien la peine de traduire "Il était dans les chars ?" Là j'attendais presque que le fantôme de Francis Blanche me réponde "Mais non, dans la limonade !" (Ceux a qui ce dialogue paraîtra étrange doivent revoir Les Tontons Flingueurs d'urgence). Bref, j'ai piqué une crise de fou rire au tout début de la troisième bouteille et Mahmud Bobo a cru que je me moquais moi aussi des Italiens, alors il s'est levé, a tendu le poing et décliné tout le répertoire des insultes russes, ouzbeks et tadjiks contre Mussolini
Mustakillik 04
. Fallait voir ca, il etait encore en pleine guerre. Comme au bout de la main gauche qu'il tendait au ciel ne restaient plus que le pouce et l'auriculaire, ça rendait la chose d autant plus drôle, je n'en pouvais plus de me plier de rire. Et puis c'est l'heure des confidences, où tout d'un coup Mahmud nous délivre tout ce qu'on était impatient d'entendre. La version de la guerre vue non pas par la légende Mahmud mais par le jeune homme qu'il était. « Non mais t'imagines, les chars ! Quoi de pire ? Si tu meurs, t'es déjà dans la boîte ! Tu peux rien faire, t'es enfermé dans du métal, pire qu'une sardine ! On avait peur tout le temps, partout, en permanence... On savait que les Allemands avaient froid, c'est ce que disaient les prisonniers. Nous au moins on avait un équipement chaud. Mais pour manger, que dalle ! 600 grammes de pain par jour, officiellement, mais c'était surtout si on les trouvait. Sinon, rien ! Pour le nouvel an 43 on a eu 200 grammes de vodka, ça a été ma seule ration d'alcool de toute la guerre !» Mahmud est revenu en Ouzbékistan à la fin de la guerre, en 1945. Il se souvient des fermes en ruines, des gens qui crevaient de faim parce que tout avait été mobilisé pour la guerre. Il s'est marié en 1948 et pendant 10 ans a eu un travail de concierge, dans une école, avant de redevenir berger, comme son père. « J'ai eu six enfants, quatre garçons et deux filles, mais je ne sais pas combien de petits enfants, j'ai arrêté de compter »
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. On boit encore un peu, et Mahmud finit par me demander si j'ai une voiture en France. « Moi mon char, il roulait à 140 km/h... ». Là, Mahmud Bobojon est vraiment bourré.Avant de se séparer on a fait une dernière photo, Mahmud Bobo avait beaucoup de mal à se tenir debout et même assis, quant a moi j'ai du réaliser le plus beau flou de ma carrière, ou tout simplement photographier le mouton a 20 mètres de Mahmud. A la porte de sa maison, Mahmud me rejoint en exhibant un vieux livre de photographies. Il pointe du doigt une photo de Yalta, me rappelant que, Staline ayant été si fort pendant la guerre qu'il a gagnée à lui seul, Churchill et Roosevetlt sont venus boire un coup de vodka avec lui. Et c'est tout ce qui s'est passé à Yalta. Comprenez, on est là, face à un type de 80 piges qui vous raconte Kursk, Stalingrad et la libération de l'Europe et vous demande tout d'un coup « à part ça, finalement, il s'est passé quoi à Yalta ? ». Et moi l'historien, avec mes petites théories et mon défaut de sagesse, je me rends compte soudain que je dois tout oublier. Yalta n'est pas la réunion des grands pour le partage du monde, Yalta ce sont les vainqueurs qui trinquent à la santé de Staline et au succès du communisme. Pourquoi lutter contre 60 ans de mensonges. Pourquoi tenter d'expliquer l'inexplicable. Ta vie de merde dans un kolkhoze qui n'a jamais reçu l'électricité, Mahmud, tu la dois à un régime dont l'Occident a autorisé la mise en place en échange d'autres concessions, ailleurs, dans des pays dont tu n'as jamais entendu parler
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. Et pourtant tous les jours tu t'es levé, acceptant ton sort et travaillant comme si l'Union soviétique en dépendant, avec conscience et esprit partisan. Alors oui, Staline est grand, la victoire appartient à Staline, Staline a fait le bonheur des peuple de Russie, et ta vie n'a pas été plus vaine que serait vaine ma tentative d'expliquer à un vieillard de 80 ans qu'on lui a menti. Toutes les vérités de nos livres ne peuvent lutter contre le mensonge asséné depuis tant d'années. Et au bout du compte, qui serions-nous pour juger détenir la vérité. Mahmud Bobo a la sienne, celle qu'on lui a offerte, et pourquoi lui dire qu'il en existait d'autres ? La sienne est imparable : enfant il a aimé ce qu'on lui a donné, vieillard il aime ce qu'il a eu. Et rien d'autre ne compte. Et on ferait aussi l'apologie de Jack l'éventreur si le repos de l'âme de Mahmud en dépendait.Rachid Malakoff est né le 20 décembre 1920, à Tachkent. Dans le quartier d'Ourda, qui portait alors le nom d'Horjoda. Il a endossé l'uniforme de 1939 à 1942, comme caporal puis sergent-major. Mon impression est bizarre. A 84 ans, Rachid est en pleine forme, en paraît à peine 70, habite avec une belle famille dans une très jolie maison de Tachkent, et prétend avoir déjà reçu la visite de très nombreux journalistes. J'ai un peu peur de « l'ancien combattant officiel », qu'on réserve aux cérémonies et qu'on montre en public
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. Mais dans le quartier, tout le monde semble le respecter et savoir ce qu'il a fait. Je ne sais pas trop. Il commence par me parler longuement lui et de son frère cadet, engagés dans les troupes du général Vlassov (on n'est pas nombreux à le savoir, mais en 1996, Arte a diffusé un excellent reportage en tchèque sous-titré en letton sur ce général russe méconnu qui, selon certain, se livra avec ses hommes aux allemands dans la plus grande honte, selon d'autres en eut soudainement marre de la guerre et de ses horreurs et décida de constituer avec son armée une petite société qui se battrait un peu contre tout le monde, allez savoir la vérité...). Rachid en tous cas était dans un bataillon de sapeurs en biélorussie lorsque la guerre éclata en Europe. Etant déjà engagé, il fut parmi les premiers ouzbeks à participer aux combats. Parti en Ukraine suivre un entraînement spécial pour apprendre à skier avant d'être envoyé en Finlande, il est à Kiev lorsque dans la nuit du 21 au 22 juin 1941, Hitler déclenche l'opération Barbarossa. « Le soir même, Vlassov nous avait dit que les Allemands ne viendraient pas. Mais bien avant l'aube, à 3h du matin, j'ai vu des centaines d'avions passer dans le ciel depuis mon blockhaus. J'ai été voir mon chef qui dormait et je lui ai dit : « La guerre commence ». On ne m'a pas cru, mais peu après, des dizaines d'explosions ont commencé à retentir partout autour de nous. C'était l'enfer ! La moitié de mon bataillon est mort sous ce bombardement. »Rachid est incapable de dire où il se trouvait pendant les premiers mois de la guerre. Il sait juste qu'il est parti d'Ukraine. « Tout allait si vite. Nous changions de campement tout le temps. Je me souviens de quelques noms de batailles, mais nous ne faisions que marcher, tout le temps, et je ne saurais absolument pas retracer mon parcours. Nous étions tous perdus, et peut-être que les Allemands aussi. A ce moment là nous n'avions rien à manger. On partait régulièrement en forêt pour essayer de trouver du gibier. Un jour, avec deux autres soldats, on est tombés sur un allemand en train de chier dans les bois. Trois autres Allemands étaient près d'un side-car. On est sortis, on a braqués nos armes : le side car s'est enfui avec les trois Allemands. Celui qui était en train de chier a remis son uniforme : c'était un lieutenant-colonel. On avait froid. On a pris ses fringues, et on l'a ramené au camp en caleçon. » Au camp ? Là aussi ça semblait assez flou. « Les bataillons étaient en bazar, on ne savait jamais où étaient les chefs, on ne faisait pas la guerre : on tâchait de survivre. En marchant, en prenant les vêtements sur les cadavres pour se protéger du froid, en mangeant des chevaux morts depuis Dieu sait quand, en faisant bouilklir la viande dans un casque. »
Rachid est blessé dès les premiers mois de l'invasion. « Je tenais un pont avec mon bataillon, je ne sais pas où ni pourquoi, et les avions allemands ont attaqué en piqué. Des bombes de 500kg. J'ai été blessé par un éclat à l'épaule gauche et me suis réveillé à l'hôpital de Kazan (le même que Nassim Ota, et qui est également l'Université où Lénine a fait ses études : ils n'en sont pas peu fiers). « Pendant deux mois et demi, je n'entendais rien de ce qu'on me disait. Je voyais les gens crever autour de moi, par dizaines. On m'a renvoyé en Ouzbékistan pour six mois, en permission, pour guérir. » En fait, Rachid n'est jamais plus reparti au front Communiste de la première heure, il a été affecté à l'usine 84 de Tachkent, qui fabriquait des fusils et mitraillettes. « Ici en Ouzbékistan, la situation n'était pas meilleure que sur le front. On ne mangeait que très peu de pain, et il était toujours plein de flotte. En temps qu'ancien combattant, j'avais droit à une ration de 800 grammes par jour, contre 200 à peine pour les autres habitants. Mais j'étais heureux. Je repensais aux bombardements. A ce moment, je n'osais même pas envisager revoir mon pays. »
Haïdor Khodja Qozabaïev est né le 2 janvier 1925 dans le district de Yazyavon, près de Ferghana. Il a été à l'école jusqu'à 16 ans puis a travaillé dans un kolkhoze, comme tous les jeunes de son âge avant de partir à la guerre avec 32 gamins du même district que lui. « Trois seulement sont rentrés de la guerre, et nous ne sommes plus que deux encore vivants ». Sapeur lui aussi, il a été affecté comme sergent au 152ème bataillon à Kaliningrad en avril 1943. Lors de la prise de Smolensk, il est blessé aux jambes par une grenade et passe un mois et demi à l'hôpital avant de repartir à la guerre. De retour à Kaliningrad, il suit une instruction spéciale pour devenir espion. Quatre mois plus tard, il repart pour l'Ukraine. « La vraie guerre a commencé alors pour moi. J'ai participer à plusieurs combats sur le front de Biélorussie et j'ai été jusqu'à Varsovie. A Minsk, on nous a fait traverser la rivière à moitié gelée pour nous infiltrer, avec neuf autres soldats, dans les lignes allemandes. On en a ramené trois prisonniers. Je ne sais pas quels renseignements on en a tiré. Le lendemain, nous étions déjà ailleurs. On nous surnommait la division nomade. Nous bougions tout le temps. » Sa dernière bataille, il l'a livrée en Allemagne, à Steten. Haïdor est alors blessé légèrement au dos. Quelques jours plus tard, en sabotant une voie ferrée, il écope d'une balle près du coeur. Rapatrié à Moscou, soigné, il doit néanmoins finir son service et reste sous les drapeaux jusqu'en 1950, affecté à la garde du Kremlin. Haïdor rigole sèchement. « J'aurais préféré aller jusqu'à Berlin et n'être blessé que là-bas. J'aurais peut-être revu mon pays plus vite avec la démobilisation des soldats de première ligne. En 1950, on m'a offert un poste de chef de gare à Marghilan, près de Ferghana. En 1953, j'ai été nommé chef de police du district de Yazyavon, poste que j'ai occupé jusqu'en 1980, avec le grade de lieutenant-colonel, obtenu à l'ancienneté. » Entretemps, Haïdor s'est marié et fait régulièrement contempler à ses 8 enfants la batterie de médailles qu'il arbore fièrement sur une veste déformée par le poids du métal. « A mon retour en Ouzbékistan, ce qui m'a frappé c'est de voir la moderité des kolkhozes, et ces champs de coton à perte de vue, partout. »
Bon. Ce ne sont que quelques témoignages. Je n'ai pas encore poussé la recherche jusqu'à recouper les déclarations avec des archives historiques pour voir si tout concorde, s'il n'y a pas d'invraisemblances historiques, si le poids de la propagande n'est pas plus fort que celui de l'Histoire. C'est du brut, juste histoire de dire que là-bas aussi on s'est battu contre les Nazis, le fascisme, les dictatures. Que là-bas aussi les fléaus de l'Europe ont fait des victimes. Sachez que le plus grand monument érigé à la seconde guerre mondiale se trouve au Canada, et le second en Ouzbékistan, à Karchi, dans une région du pays désertique et loin de tout. Aussi loin que doit l'être cet Ouzbek mobilisé en 1941, fait prisonnier par les Allemands, évadé et qui rejoint la Résistance française en traversant la Suisse. Rocambolesque ? Ben non, ça arrive. Malheureusement personne n'en parlera jamais. Pas assez de photos, de témoins... Il ne reste que le témoignage de sa petite fille, Dilorom Usmanova, et une vieille lettre à moitié déchirée. Mais tout d'un coup, les Ouzbeks semblent bien proches de la France :
« Mon grande pere Fazil Kari est né en 1923 dans la république autonome du Bachkirdistan. Les familles de mes grands parents se fréquentaient souvent et il était convenu que ma grand-mère devait se marier avec Fazil. Fazil n'avait que 18 ans lorsque la guerre a commencé. Ma grand-mère en avait 15. En août 1941, mon grand-père est parti à la guerre. Il n'écrivait que rarement. Ma grand-mère n'a eu aucune nouvelle pendant un an et demi. Ce n'est qu'en 1944 que ses parents apprennent qu'il est en France. Il est vite revenu après la fin de la guerre et a enfin épousé ma grand-mère. Ma mère est née en 1948. Mais trois ans plus tard, ma grand-mère a coupé tous les ponts avec mon grand-père pour une raison obscure. Il est parti d'Ouzbékistan, on ne l'a jamais revu. Ma mère demandait souvent après son père, mais ma grand-mère ne répondait qu'une chose : qu'elle avait été obligée de le quitter. J'ai su plus tard que mon grand-père avait cherché à nous retrouver, surtout après 1958. Mais ma grand-mère ne répondait pas et demandait à toute la famille de ne pas dévoiler son adresse. Elle avait la réaction d'une femme trompée. Apparemment, mon grand-père était tombé amoureux d'une infirmière française pendant la guerre, avec qui il s'est marié. Après son retour en Ouzbékistan, il avait finalement choisi de partir la retrouver en France. On n'a jamais su s'il avait réussi. Aux dernières nouvelles, il serait toujours vivant, quelque part en Russie. L'infirmière s'appelait Rose, et c'est aussi le nom de ma mère, et la raison pour laquelle j'ai décidé d'apprendre le français. Ma mère, Rose, après la mort de ma grand-mère, a tenté de retrouver une trace de son père, des lettres, un carnet, des photos. Il n'y avait plus rien. Ma grand-mère avait tout détruit. Ma mère n'a finalement retrouvé qu'un bout de carnet. Presque toutes les pages ont été déchirées et il ne reste que quelques notes. Je te donne leur traduction Hervé :
« La guerre, je ne sais pas même comment j'y ai survécu. Les combats me hantent. J'entends les coups, les explosions. Certaines nuits, je me réveille et pleure en me souvenant de mes amis qui ont pas survécu. Je n'ai gardé dans ma tête des moments du début de la guerre que le sentiment du froid et de la faim. L'hiver a été très froid. 14 avril 1942. Je me rappellerai cette journée toute ma vie. En pleine bataille (page déchirée). J'ai ressenti une douleur aigüe et j'ai perdu connaissance (page déchirée). J'ai été hospitalisé après ma blessure à Leningrad. Je suis resté trois semaines à l'hôpital (plusieurs pages déchirées). Un souvenir reste pour moi comme un rayon de soleil dans ces jours macabres. Le visage de Rose, le souvenir de ses yeux. Nous ne parlions pas la même langue, on se comprenait en se regardant. Elle a sauvé ma vie en me soignant. Ses mots dont je ne comprenais pas le sens caressaient mes oreilles. Je l'ai perdue et je ne la retrouverai jamais. C'etait la guerre. Pas le temps d'être sentimental. C'est drôle de garder l'image d'une femme dont je ne connais que le prénom. « Rose ». La France. Comme c'est loin. Nous étions si différents mais nous voulions tous vaincre les Allemands. J'ai pu le voir en France. (Fin du carnet)."
Allez, on lui décernerait pas onze Oscars à cette belle histoire ??? Je n'ai pas pu enquêter, mais si votre grand-mère s'appelle Rose et qu'elle a été infirmière pendant la guerre, tenez-moi au courant...
Allez, bien des choses à Tous,
RV


