Sumalak, le repas des anges
Trip Start
Jul 01, 2000
1
3
5
Trip End
Jan 09, 2005
À Chakhimardan - enclave ouzbèke en territoire kyrghyze et un des sept lieux saints de l'Islam -, plus qu'ailleurs, on respecte la fête du printemps, Navruz, et la préparation du sumalak. Depuis des siècles, en Asie centrale, en Afghanistan, au Pakistan et dans certaines parties de l'Inde, le sumalak est l'occasion annuelle de réunir les amis, les proches, les voisins, de célébrer la mémoire des morts et de fêter le printemps de la nouvelle année.
Les hommes se sont levés très tôt pour couper le bois. Aujourd'hui, et jusqu'à l'aube prochaine, le feu va brûler sans arrêt sous la marmite de sumalak. Ce plat peut être préparé durant toute la saison du printemps. Chacun choisit la date qui lui convient. Chez Nazira, à Chakhimardan, et depuis plus de 60 ans, la cérémonie se tient le 2 avril : "ainsi, même nos amis lointains savent que c'est ce jour-là qu'ils peuvent venir chez nous et qu'ils sont sûrs de trouver du monde" raconte Nazira. Car pour le sumalak, on invite la famille et les amis, mais aussi les habitants du quartier, les passants, les pélerins... Tout le monde est bienvenu.
Nazira est originaire de Namangan, au nord de la vallée de Ferghana. Elle a rencontré son mari à Tachkent, où ils étudiaient tous deux l'anglais. Abdulwahit est originaire de Chakhimardan où sa mère était à l'époque Otin, enseignante coranique, de tout le village (qui compte aujourd'hui 11 mahallahs, ou quartiers, et une Otin pour chacun).
Dans une pièce obscure de la maison, Nazira a fait germer de jeunes pousses de blé.
À charge aussi pour les enfants de descendre à la rivière et d'y recueillir, là où l'eau est la plus profonde et la plus pure, des petits cailloux qui seront jetés dans le mélange, comme le fit naguère Fatima pour éviter qu'il n'accroche lors de la cuisson. Le nombre de cailloux doit être un multiple de 7 : 7, 14, 21, 28... selon la taille du récipient. Ces cailloux sont un cadeau de Dieu : celui qui les jette dans le sumalak fait un voeu à chaque fois. Et celui qui trouvera l'une de ces petites pierres, en dégustant le plat, devra la conserver chez lui. Durant une année, elle sera gage de santé et de bonheur dans sa maison.
Les invités arrivent peu à peu, d'abord ceux du quartier, à pied, d'autres, venus de plus loin, en taxi ou en bus. Chacun est porteur d'un présent, un peu de ce qu'il possède en abondance : pommes, amandes, légumes, tissus...
Les femmes continuent de se relayer. C'est le tour de deux Otin de Chakhimardan de s'installer autour de la marmite. Lorsque deux enseignantes coraniques se rencontrent, elles discutent Coran ou Hadiz, se posant mutuellement des questions théologiques ou se racontant une expérience récente. Le partage du savoir s'assure ainsi entre les enseignantes.
Je m'approche pour les saluer. Pour moi, elles racontent une nouvelle fois l'histoire du sumalak. Le silence se fait dans la cour de la maison, chacun joint les mains, paumes ouvertes, et le chant de l'Otin s'élève tranquillement, égrenant les vers du Coran.
L'histoire de ce plat remonte au temps d'Ali, le gendre du prophète, dont les fils jumeaux affamés, Hassan et Hussein, imploraient leur mère, Fatima, de leur donner à manger. La fille du prophète implora Dieu de lui apporter de quoi les nourrir, ou de leur donner de la patience. Et elle commença à faire chauffer de l'huile et de la farine, les seuls ingrédients dont elle disposait. Dieu, en guise de réponse, envoya l'ange Gabriel mettre de "l'herbe du ciel" dans le mélange. Fatima jeta alors les 7 cailloux, et commença à tourner sans cesse, comme l'ange le lui avait recommandé.
Allah Akbar, chacun se passe les mains sur le visage puis reprend ses activités. Dans une autre pièce de la maison, une Otin réunit les femmes du quartier, et toutes célèbrent la mémoire de Khon Zoda Khon, la belle-mère de Nazira. Le sumalak, c'est surtout l'occasion d'échanger des nouvelles, de célébrer la mémoire des disparus et d'être réunis, une fois l'an.
La nuit tombe doucement. Les cimes des montagnes, toujours enneigées, reflètent encore pour quelques instants les dernières lueurs du soleil. Les hommes se sont réfugiés à l'intérieur. Il fait très froid, la nuit, à Chakhimardan. Groupées autour du feu, les femmes et les enfants restent affairés autour du sumalak. La voix de Yeva, une cousine de Nazira originaire de Marghilan, est sollicitée pour réchauffer les coeurs. J'alterne en initiant le petit groupe aux chants de marins bretons. La Bretagne, l'Océan, toutes veulent en voir les photos, en écouter les descriptions, et la soirée me ramène peu à peu au pays.
De l'autre côté de la vallée, le soleil a fini la sienne et ses rayons inondent la vallée. Les arbres s'animent du chant des oiseaux. On laisse le feu mourir, et le sumalak est recouvert d'un drap reposant sur les spatules posées en croix sur la marmite. Il refroidira ainsi pendant deux ou trois heures, le temps que les voisins, retournés passer la nuit chez eux, reviennent. Eux ne dégusteront pas le sumalak sur place. Ils arrivent avec leurs récipients : une bouteille, un bol, un verre, et rentrent chez eux avec leur part. Les autres attendent la distribution, faite par l'Otin. Le chaudron vide, tous les enfants sautent autour, cuiller au poing pour en gratter le fond et les bords où, malgré les cailloux, un peu du mélange divin est resté à griller.
C'est mon tour de goûter. J'ai déjà été invité à plusieurs reprises à partager ce plat, et je peux une fois de plus vérifier la véracité du dicton : bien que le sumalak soit toujours et partout fait de la même manière et avec les mêmes ingrédients, son goût et sa texture ne sont jamais les mêmes.
Tout le monde savoure son bol de sumalak, il est à peine 8 heures et déjà les préparatifs d'un nouveau plov vont bon train. Et comme en Ouzbékistan on ne cesse jamais de manger, au sumalak succédera un petit-déjeuner fait de pommes de terres et d'oeufs, immédiatement suivi du plov arrosé de vodka de 9 h 30, d'un en-cas fait de samoussas vers 11h, pour pouvoir tenir jusqu'au second plov de midi...
Des pélerins entrent dans le jardin et déposent un peu de farine dans les mains de Nazira. Pour eux, venus en pèlerinage ici, au confluent des rivières bleue et blanche, qui se rejoignent pour former la rivière Chakhimardan, et où trône le tombeau d'Ali, partager le sumalak revêt un caractère unique. Ils passent la journée et seront accueillis pour dormir jusqu'au lendemain.
C'est de nouveau le soir. La maison se vide. A l'ombre des montagnes, l'arrivée du printemps fait fondre les premières neiges des sommets et gonfle les rivières translucides. Les troupeaux descendent les flancs des montagnes, les sifflets des bergers résonnent dans toutes les hauteurs, quelques commerçants plient bagage, Chakhimardan s'éteint.
Les hommes se sont levés très tôt pour couper le bois. Aujourd'hui, et jusqu'à l'aube prochaine, le feu va brûler sans arrêt sous la marmite de sumalak. Ce plat peut être préparé durant toute la saison du printemps. Chacun choisit la date qui lui convient. Chez Nazira, à Chakhimardan, et depuis plus de 60 ans, la cérémonie se tient le 2 avril : "ainsi, même nos amis lointains savent que c'est ce jour-là qu'ils peuvent venir chez nous et qu'ils sont sûrs de trouver du monde" raconte Nazira. Car pour le sumalak, on invite la famille et les amis, mais aussi les habitants du quartier, les passants, les pélerins... Tout le monde est bienvenu.
Nazira est originaire de Namangan, au nord de la vallée de Ferghana. Elle a rencontré son mari à Tachkent, où ils étudiaient tous deux l'anglais. Abdulwahit est originaire de Chakhimardan où sa mère était à l'époque Otin, enseignante coranique, de tout le village (qui compte aujourd'hui 11 mahallahs, ou quartiers, et une Otin pour chacun).
Dans une pièce obscure de la maison, Nazira a fait germer de jeunes pousses de blé.
Famille de Narguiza 01
Il faut à celles-ci entre trois jours et une semaine pour être prêtes, selon la température et l'humidité. Le grain sera ensuite pilé, le jus obtenu mélangé à de la farine, et le tout jeté avec l'huile, dans un chaudron. Celui de Nazira peut contenir 200 litres. Ajoutant sans cesse de l'eau au fur et à mesure de l'évaporation, les femmes se relaieront ensuite pour tourner, avec l'aide des enfants. Le sumalak n'est pas une affaire d'hommes, ceux-ci discutent tout en préparant le plov, plat national ouzbek à base de riz sauté et de viande de mouton. Le maître de maison surveille l'ensemble des opérations, accueille les invités et subvient aux besoins de chacun.À charge aussi pour les enfants de descendre à la rivière et d'y recueillir, là où l'eau est la plus profonde et la plus pure, des petits cailloux qui seront jetés dans le mélange, comme le fit naguère Fatima pour éviter qu'il n'accroche lors de la cuisson. Le nombre de cailloux doit être un multiple de 7 : 7, 14, 21, 28... selon la taille du récipient. Ces cailloux sont un cadeau de Dieu : celui qui les jette dans le sumalak fait un voeu à chaque fois. Et celui qui trouvera l'une de ces petites pierres, en dégustant le plat, devra la conserver chez lui. Durant une année, elle sera gage de santé et de bonheur dans sa maison.
Les invités arrivent peu à peu, d'abord ceux du quartier, à pied, d'autres, venus de plus loin, en taxi ou en bus. Chacun est porteur d'un présent, un peu de ce qu'il possède en abondance : pommes, amandes, légumes, tissus...
Famille de Narguiza 02
peu importe, il s'agit d'apporter son écot à la fête et d'aider les hôtes. Les plus pauvres ne sont pas tenus de respecter cette règle, mais, en revanche, tout le monde, quelque soit son statut ou sa richesse, doit amener un peu de farine : 10 grammes ou un kilo, mais une dose même symbolique, car il en faut énormément pour préparer le sumalak.Les femmes continuent de se relayer. C'est le tour de deux Otin de Chakhimardan de s'installer autour de la marmite. Lorsque deux enseignantes coraniques se rencontrent, elles discutent Coran ou Hadiz, se posant mutuellement des questions théologiques ou se racontant une expérience récente. Le partage du savoir s'assure ainsi entre les enseignantes.
Je m'approche pour les saluer. Pour moi, elles racontent une nouvelle fois l'histoire du sumalak. Le silence se fait dans la cour de la maison, chacun joint les mains, paumes ouvertes, et le chant de l'Otin s'élève tranquillement, égrenant les vers du Coran.
L'histoire de ce plat remonte au temps d'Ali, le gendre du prophète, dont les fils jumeaux affamés, Hassan et Hussein, imploraient leur mère, Fatima, de leur donner à manger. La fille du prophète implora Dieu de lui apporter de quoi les nourrir, ou de leur donner de la patience. Et elle commença à faire chauffer de l'huile et de la farine, les seuls ingrédients dont elle disposait. Dieu, en guise de réponse, envoya l'ange Gabriel mettre de "l'herbe du ciel" dans le mélange. Fatima jeta alors les 7 cailloux, et commença à tourner sans cesse, comme l'ange le lui avait recommandé.
Famille de Narguiza 03
Il fallait tourner si longtemps que Fatima finit par s'endormir, et Dieu envoya les anges du ciel tourner à sa place. Lorsque Fatima se réveilla, à l'aube, elle vit "des anges innombrables" (littéralement sumalak), tenant les spatules et tournant le plat. Le premier oiseau du matin commença à chanter, et les anges s'en retournèrent au ciel. Fatima appela Ali, et celui-ci goûta trois fois le plat. Il déclara que celui qui ferait de même serait guéri de toutes ses maladies ; que le plat nourrirait sans faire grossir et tout en donnant des forces.Allah Akbar, chacun se passe les mains sur le visage puis reprend ses activités. Dans une autre pièce de la maison, une Otin réunit les femmes du quartier, et toutes célèbrent la mémoire de Khon Zoda Khon, la belle-mère de Nazira. Le sumalak, c'est surtout l'occasion d'échanger des nouvelles, de célébrer la mémoire des disparus et d'être réunis, une fois l'an.
La nuit tombe doucement. Les cimes des montagnes, toujours enneigées, reflètent encore pour quelques instants les dernières lueurs du soleil. Les hommes se sont réfugiés à l'intérieur. Il fait très froid, la nuit, à Chakhimardan. Groupées autour du feu, les femmes et les enfants restent affairés autour du sumalak. La voix de Yeva, une cousine de Nazira originaire de Marghilan, est sollicitée pour réchauffer les coeurs. J'alterne en initiant le petit groupe aux chants de marins bretons. La Bretagne, l'Océan, toutes veulent en voir les photos, en écouter les descriptions, et la soirée me ramène peu à peu au pays.
Famille de Narguiza 04
Yeva n'a jamais bougé de Marghilan, ne serait-ce que pour aller à Tachkent. Elle veut connaître la France et tous les pays que j'ai visités. Chaque récit, chaque description, chaque anecdote lui rappelle un chant traditionnel ouzbek ou russe que sa voix douce entonne dans la nuit. Certains sont d'une tristesse émouvante. Les femmes ouzbèkes sont expansives, elles ne se gênent pas pour rire ou pleurer. Le sumalak est une des rares occasions, dans ce pays musulman, où elles peuvent se réunir, parler, chanter, rire, sans crainte du regard ou du jugement de l'homme. Elles profitent de la nuit.De l'autre côté de la vallée, le soleil a fini la sienne et ses rayons inondent la vallée. Les arbres s'animent du chant des oiseaux. On laisse le feu mourir, et le sumalak est recouvert d'un drap reposant sur les spatules posées en croix sur la marmite. Il refroidira ainsi pendant deux ou trois heures, le temps que les voisins, retournés passer la nuit chez eux, reviennent. Eux ne dégusteront pas le sumalak sur place. Ils arrivent avec leurs récipients : une bouteille, un bol, un verre, et rentrent chez eux avec leur part. Les autres attendent la distribution, faite par l'Otin. Le chaudron vide, tous les enfants sautent autour, cuiller au poing pour en gratter le fond et les bords où, malgré les cailloux, un peu du mélange divin est resté à griller.
C'est mon tour de goûter. J'ai déjà été invité à plusieurs reprises à partager ce plat, et je peux une fois de plus vérifier la véracité du dicton : bien que le sumalak soit toujours et partout fait de la même manière et avec les mêmes ingrédients, son goût et sa texture ne sont jamais les mêmes.
Invités 01
Il est dit que s'il a été cuisiné par une femme sage, patiente et vertueuse, il en sera encore meilleur. Le mélange est extrêmement consistant et étonnement sucré, et fort heureusement je suis bien portant, ce qui m'évitera d'aller au terme des trois bols sensés soigner toutes les maladies. Tout le monde savoure son bol de sumalak, il est à peine 8 heures et déjà les préparatifs d'un nouveau plov vont bon train. Et comme en Ouzbékistan on ne cesse jamais de manger, au sumalak succédera un petit-déjeuner fait de pommes de terres et d'oeufs, immédiatement suivi du plov arrosé de vodka de 9 h 30, d'un en-cas fait de samoussas vers 11h, pour pouvoir tenir jusqu'au second plov de midi...
Des pélerins entrent dans le jardin et déposent un peu de farine dans les mains de Nazira. Pour eux, venus en pèlerinage ici, au confluent des rivières bleue et blanche, qui se rejoignent pour former la rivière Chakhimardan, et où trône le tombeau d'Ali, partager le sumalak revêt un caractère unique. Ils passent la journée et seront accueillis pour dormir jusqu'au lendemain.
C'est de nouveau le soir. La maison se vide. A l'ombre des montagnes, l'arrivée du printemps fait fondre les premières neiges des sommets et gonfle les rivières translucides. Les troupeaux descendent les flancs des montagnes, les sifflets des bergers résonnent dans toutes les hauteurs, quelques commerçants plient bagage, Chakhimardan s'éteint.

