Colomb, Dospordios y Yo... L'Intégrole
Trip Start
Apr 15, 2004
1
Trip End
May 28, 2004
I.
Le vieux port, on applaudit la naissance du soleil. Adossé à la statue de Colomb. Je viens de goûter la dernière nuit barcelonaise. Mais pas celles des bars friqués de l'Eixample, ni celle branchée du nord du Raval et encore moins celle, touristique, du Barrio Gotic. J'ai goûté celle, plus authentique, du Pueblo seco. Cette minuscule partie de Barcelone où les rues sombres entremêlees en labyrinthe aveugle creusent les rêves morts de Montjuic, après les sillons du Parallel et de la Rambla.
J'ai été oiseau de nuit, chasseur d'aube dans Barcelone, et si mon appareil avait été doté d'un flash, mes photos auraient dévoilé le clignement lourd des paupières du premier chauffeur de taxi a peine éveillé de la place des Drassanes, le baillement gluant de l'ultime prostituée dans les cages d'escalier du Raval, le rideau de fer s'abattant bruyamment sur la derniere bodega et les commercants animés de la Boqueria installant leurs stands sous les regards fatigués des travestis qui les guettent amusés depuis les arcades. Dans les premiers trams de la placa Catalunya on aurait distingué le peuple d'ouvriers dans la réalité du Parallel, fantômes qui s'oublient eux-memes pour tenter d'oublier leur vie.
Et le Pueblo seco. Des ruelles étroites où la fumée du haschish est plus dense que celle des pots d'echappement, où les lames de couteaux sous le regard des étoiles brillent plus que les pâles réverbères. Sûrement pas la plus belle partie de Barcelone, d'un point de vue esthétique, mais un sanctuaire ou les grues et les bétonnieres effacent les dernières traces du franquisme. Dernières touches d'une epoque. Des images inutiles, déjà périmées, qui seraient à la photographie ce que le pointillisme est à la peinture. Des touches qui s'assemblent elles-mêmes et ne prennent leur sens global qu'avec le recul alors que chacune d'entre elle possède une histoire. Celle de Manolo, vendeur d'héroïne et débarqué cladestinement pour la deuxième fois de Guinée avec sa famille, celle de Noella, prostituée sur la Rambla et qui raconte ses trois maisons closes remplacées par des bar a tapas, celle de de son amie rwandaise qui pour vendre son corps dissimule la cicatrice d'un coup de machette reçu sur la joue. Celle de Jaime, qui bouge les fesses des touristes le jour dans le Barrio Gotic au rythme du répertoire des Gypsy Kings et décline la nuit, sous les porches de la rue del Arc del Teatre, tout son art de la guitare espagnole sans rien demander a personne. Et ce sont des mauritaniens et des jamaicains clandestins qui l'accompagnent au jumbe dans un rythme endiablé. Et sur le trottoir c'est une pute féroce qui pour pas un rond vous offre un flamenco infernal que ne pourra jamais presenter aucun cabaret parce que ici il n'y a pas de distance entre l'artiste et le spectateur. Et Luigi. Laissez-moi vous parler un peu de Luigi. Il sort toujours d'un des derniers cabarets de la Rambla ou il a découvert le même spectacle pour la millième fois. Luigi est un des anciens caïds du Pueblo Seco. Et le dernier à raconter l'histoire du quartier. Naguère il dirigeait le trafic de drogue, d'alcool, de tabac, buvait son champagne de France à une table réservée à La Paloma et protégeait les deux tiers des bars, restaurants et salles de jeux entre Montjuic, le Parallel et la Rambla. Il boit aujourd'hui son pastis au bar du même nom, un vieux bouge cent fois fermé puis réouvert sous Franco, rentré enfin dans la légalité a la fin des années 80. On y ecoute Fréhel, Bruand, c'est ce qui emporte, dans un décor marseilais que le patron a amené chez lui faute de pouvoir émigrer vers la cité de ses rêves. Un pastis et un cigare par jour, c'est tout ce que le docteur autorise à l'ancien caïd qui porte encore avec une grace forcée ses 73 ans et ses 115 kilos. Luigi est d'un tempérament joyeux, mais qu'un client inconnu pousse la porte et Luigi impose a tous le silence, retrouve son regard d'acier, juge l'importun, prend un air grave et qu'importe finalement si l'on ne faisait que causer de la santé des femmes ou de la différence entre le Pastis et le Ricard. On ne sait jamais, vieux réflexe, s'il ne s'agit pas d'un cogne, d'un danseur ou d'un scribouillard. Et Luigi pourrait rester des heures a fixer dans les yeux cet intrus dans son univers. Que l'inconnu fuie ce regard et le troquet restera silencieux jusqu'à son départ, avec le seul son oppressant d'un diamant qui frotte le dernier sillon d'un disque rayé. Mais soutenez quelques instants le regard de Luigi, il n'est pas si féroce. Et tendez-lui la main. Un mot, un bonjour suffisent a Luigi pour retrouver le sourire. On cesse d'être un inconnu dès qu'on lui adresse la parole pour entrer dans la famille et il vous répond joyeusement, vous tape l'épaule en un instant magique, comme à un vieil ami et vous invite à sa table : "Olà Simon, que este senor merece una atencion particular, arriba con las bebidas !" Et il parle et cause et disserte sans qu'on aie besoin de dire quoi que ce soit, interroge sans laisser le temps de répondre parce que dans ce monde seules les questions comptent. Et si Piaf pousse la chansonette sur un vieux disque grayonnant, Luigi entonne le refrain dans un francais approximatif en fermant les yeux et en claquant des doigts. Sur l'écran baissé de ses paupieres closes défilent des couteaux plantés dans le dos aux portes du Cangrejo, des poursuites et des fusillades sur la Rambla ou dans le port, des flics corrompus qui lui mangeaient dans la main, des claques innombrables aux joues des putes qui le doublaient, une lutte sans fin et sans espoir contre les réseaux chinois puis africains, une aube blafarde à Pigalle au sortir du Moulin Rouge, avec son frère Lino, exilé comme lui, mais à Paris. Ah ! Paris ! Et Luigi se lève et danse doucement, son corps en cadence semblant dicter la musique. C'est l'exil qui permet aux Italiens de si bien danser. Parce qu'ils ferment les yeux et imaginent que leurs pieds les ramènent chez eux, Sicile, Calabre, Pouilles, vers ces familles qu'ils n'ont jamais revues et qui ont crevé dans la misère ou les réglements de comptes. Quand Luigi danse, il est au pays, c'est ce qui entraîne ses pas, naturellement.
Manolo, Noella, Jaime, Luigi... Un univers infiniment grand mais dont l'existence ne tient qu'a l'infinité de détails qui le cautionne, le construit, le soutient. "Il mondo e piccolo" dit Luigi. Et tellement petit qu'on se cogne sur les bords sans arrêt finalement.
II.
A Barcelone, il est impossible de faire un pas sans croiser des dealers, des prostituées, des "marginaux". C'est la base réelle de la ville, celle que l'on tente déséspérement d'effacer a coup de démolitions d'immeubles, qui meurt chaque matin mais renaît chaque nuit et se bat jusqu'à son dernier souffle, au premier rayon du soleil. Dans ses quartiers sans cesse plus petits, ses ruelles toujours plus étroites. Une ville vit comme un homme. Une face angélique tournée vers lui-meme et qui brille jusqu'a l'aveugler, et une face ignoble que découvre le monde occasionnellement. Des fois, le monde a le culot d'avoir raison.
III.
Je regarde le soleil. J'aime cette heure incertaine où il se laisse encore contempler en face. Ou vus du port les mâts des navires semblent assez forts pour le compartimenter. Je me demande si le soleil préfère se reposer au loin sur une ligne de vagues ou se tenir dans les hauteurs pour nous éclairer. Je me demande si le soleil pense a lui parfois, à ce qu'il aime. Je me demande combien de temps vivra le soleil.
Un travesti vient s'assoeir au bas du mirador et déballe le contenu de son sac. Un string, un téléphone mobile, des préservatifs de toutes les couleurs et quelques billets qu'il tend a Manolo en echange d'un peu de neige. Il s'endort a l'air libre, a même le sol, le rail, me laissant la mission de surveiller son sac.
Un clochard ivre descend bruyamment la Rambla, titubant et s'en prenant verbalement aux quelques touristes qui rentrent des boîtes du Port olympique vers leur hôtel. Le clochard traite tout le monde de pédé et d'ivrogne et marche vers la plage pour y commencer sa nuit. Il me gratifie au passage d'un rot tonitruant et exige de ma part un peu plus de respect por favor. A peine ses pieds ont-ils foulé le sable qu'il s'y écroule lourdement et commence a ronfler.
IV.
- Eeeh ben, bravo, que viva Espanya et heureusement que j'étais pas comme ca en découvrant l'Amerique.
- ¿ Olà Cristobal, que tal ?
- Bien, gracias ¿ Y tu ?
- Rigolo le clochard !
- Pitoyable oui !
- Bon ben il a échoué sur une plage au bout d'un long voyage, un peu comme toi. La différence c'est que Depardieu ne portera pas sa vie a l'écran c'est tout.
- Ah ! M'en parle pas, le cinéma quand même, quelle merveille. Il est fort Dospordios, j'étais vraiment comme lui quand j'ai decouvert l'Amérique.
- Je pensais que c'est lui qui avait essayé d'être comme toi. Mais je doute quand même. T'es vraiment tombé a genoux au ralenti dans le sable, plantant ton drapeau avec toute l'éternité qui défilait dans tes yeux ?
- Oui, enfin, à peu près.
- A peu près sûrement. On t'aurais même filé un Oscar, la vérité c'est que je n'y crois pas.
- Faut bien une légende.
- Et qui écrira celle de ce clochard, ou celle de Manolo, celle de Jaime ou de Luigi, ou la mienne ? On ecrit ce qu'on veut et le monde s'en fout.
- Au moins j'ai découvert un continent. On n'est pas nombreux a avoir fait ca. Tiens toi par exemple, pourquoi t'as pas planté un drapeau dans le sol ouzbek ?
- J'ai du mal avec les ralentis. Et je préfère faire des petits tas de cailloux ou je passe.
- C'est bien ca les cailloux, on dit que ca bouge pas la pierre !
- Si, quand le premier touriste vient taper de ses birkenstocks dedans en descendant du bus.
- Ben oui mais il ne savait pas pourquoi il était là ce tas de cailloux.
- Il s'en fout, tout le monde s'en fout je te dis, c'est pour ca, oublie Depardieu et dis la verité.
- Bon d'accord, j'avais tellement fait les 100 pas dans ma carrée que mes bottes etaient usées et toutes percées. Comme j'ai jamais supporté de me mouiller les pieds a cause d'une vieille mycose que je traine entre deux orteils, c'est le bosco qui m'a porté jusqu'a la plage, en fait c'est lui le premier a poser le pied en Amerique et je ne me souviens meme pas de son nom. Sur la plage un crabe m'a pincé le gros orteil et je l'ai coupé en deux d'un coup de sabre. Puis j'ai fait quelques pas dans la jungle mais il y avait des serpents et des araignées enormes partout alors j'ai fait demi tour et je suis rentré. J'ai eu un peu honte alors je suis revenu une deuxième fois et j'ai eu tout aussi peur que la première et je suis rentré pareil. Sauf que lorsque tu as traversé deux fois l'océan tu deviens un monstre sacré. Personne ne peut penser que tu as eu peur. Alors on te fait une statue et tu es bien obligé de rester comme un con a pointer l'horizon du doigt dans une grande toge que t'as vraiment l'air d'une burne dedans. Voila la verité, content ?
- Ben c'est plus humain en tous cas. Et ca prouve que Kierkegaard avait raison : la réalité est un juge bien plus sévère et impitoyable que le possible.
- Moi je dis que ca empêche pas que tu pourrais planter un drapeau en Ouzbékistan. En plus c'est bath l'Ouzbékistan : pays lointain, civilisation inconnue, ca donne ca.
- Plus de nos jours.
- Pourquoi ?
- Parce que les gens s'intéressent à la santé du chat du voisin mais pas aux civilisations lointaines. En journalisme on appelle ca le double "I"-K indice d'intérêt kilométrique.
- Comme les temps changent tout de même. Achète un chat alors.
- J'en ai deja un.
- Ben ecris un livre dessus plutôt que d'aller faire l'andouille qui stan la.
- Mais ce chat dors à coté de moi et il a une haleine de poney mort et me lèche le bout du nez. C'est pour ca que je me casse.
- Ah ouais, en plus c'est super rapeux la langue d'un chat.
- C'est pour ca qu'ils se reproduisent autant, les chats, ils n'ont pas d'expédient. C'est vrai que t'as peur des araignées ?
- Les grands hommes comme moi n'ont que deux bras et deux jambes pour faire valoir leur statut. Les araignées en ont 8. Berk.
- Si tu vas par là les moustiques en ont 6 et ils sont vachement plus nombreux.
- Oui mais les moustiques ne tuent pas.
- Ils n'ont pas de venin neurotoxique.
- Ils ne projettent pas de poils urticants dans l'épiderme.
- Ils n'ont pas de crochets.
- Ni des grosses pattes velues.
- Ni des mandibules, rien que le nom me dégoutte.
- Ni 8 yeux.
- Ni 4 poumons.
- J'aime pas les araignées !
- Je me demande combien de temps vit une araignée ?
- Et la maintenant, tu découvres quoi ?
- Barcelone et la Costa Brava !
- Ben c'est pas franchement une découverte ?
- J'écris un guide touristique en fait.
- Moi ca me tue ca, j'ai galéré pendant des années pour financer l'achat de trois pauvres coques et la découverte d'un nouveau continent, et toi on te paye pour visiter un pays archi connu et dont tu parles la langue.
- C'est ca, quelques siècles d'écart et un peu de capitalisme en plus font la différence.
- Pfff. Chu pas ne au bon moment ni au bon endroit.
- Bon t'es pas malheureux non plus la, célèbre et admiré pour l'étermité.
- Pour ce que ca me sert. Tiens par exemple, la belle blonde la, à côté de toi, tous les matins elle vient s'endormir a mes pieds et je peux meme pas lui parler. Tu voudrais pas lui demander son nom ?
- Je voudrais pas m'avancer mais je pense qu'elle s'appelle plus Pepito que Pepita. Elle doit etre brésilienne ou guatemaltèque, et passera sa vie a faire des passes pour rembourser son voyage en Espagne et ses deux faux nichons.
- Comme tu y vas. Je la trouve classe moi, et puis un peu d'attention s'il te plaît, on ne peut pas pretendre connaitre un pays sans avoir aimé une de ses femmes moi je dis. Moi ca me tue ca, dans nos pauvres pays occidentaux on reste bloqués sur les formes hein ! Mais moi j'ai été au-delà des mers moi, j'ai navigué. J'ai vu les Indes moi, et les femmes la-bas, je peux te dire que c'est pas comme ici, le résumé d'une paire de jambes ou de nichons. La-bas une femme tu la regardes dans les yeux et ce que tu vois c'est un fleuve sacré, coulant au milieu d'une ville immense ou les gens vivent les uns sur les autres, il y a des tramways, des bateaux clandestins, des fumeries d'opium, des chiens errants, des drames, les anglais sont maitres du monde mais dans les journaux on parle déjà d'un avocat pacifiste qui défie leur pouvoir vetu d'une toge.. Voilà les femmes que j'ai connues moi monsieur ! Ici des fois tu tournes la tête et certaines femmes, t'as beau les regarder, tu vois juste un vieux sarraut délavé, une collection de bigoudis roses ou bleus et tout un monde qui se révèle acariatre et frustrant. Alors si je dis que j'en trouve une classe j'ai bien le droit non ?
- T'es vraiment sûr d'avoir connu tout ca ? Note bien les femmes quand elles regardent autour d'elles des fois elles voient l'icône Dospordios, puis des fois elles voient un poilu ventripotent qui s'énerve devant un FC-Porto/PSG en jogging, marcel tâché et chaussettes de tennis puantes, avec une forteur odeur de pizza dans le salon et des relents de bière qui mettront des jours a s'aérer.
- Ben voila. C'est ce que je dis ! Chacun préfère voir ce qu'il aime plutôt que d'aimer ce qu'il voit, tout simplement. Regarde-moi par exemple. Une femme elle pourrait penser a moi en imaginant l'aventurier barbe naissante, chemise dechiree, senteur de musc, cheveux au vent, meneur d'hommes, navigateur sans peur et sans reproches, teint mat andalou, avec à la main un vieux parchemin sepia, l'Amérique dans les yeux et tout et tout. En fait maintenant ce qu'elles imaginent quand elles pensent a Colomb c'est ce Dospordios : un obèse aviné, cheveux raides, au pif qu'aurait pas eu besoin d'un bateau pour découvrir l'Amérique. Une andouille de Guéméné sur les plages de San Salvador ! Je te parie que dans quelques siècles on croira que c'est Dospordios qu'a découvert l'Amérique. On voit ce qui nous intéresse et c'est tout. On essaye de caler ca dans notre petit univers mais avant tout faut que les rideaux s'accordent au papier peint. Pas un pour penser a ouvrir la fenêtre. Tiens, rien que ca, à la lumière du soleil, ben les bigoudis ils sont déjà plus pareils !
- Et ouais.
- Ah ça me fout les boules tiens ! On devrait fumer un petard, on aurait l'air moins cons!.
- Ouais ouais ouais ouais ouais
- pfffff... Mais quel monde de meeeeeeeeeeeerde !
- Tout ça tout ça...
- N'empeche que c'est pas gentil ce que t'as dis de la demoiselle. T'as de la chance qu'elle dorme !
- T'emballe pas Colomb, ce que je voulais dire à propos de cette femme là précisemment c'est que c'est une fausse blonde et un travesti en plus.
- Un quoi ca ?
- Un homme déguisé en femme.
- Comme pour un carnaval ?
- Non, sérieusement, un homme qui vend son corps a des hommes, comme une femme, mais qui est un homme. Y'a que ca a Barcelone, la ville elle même dissimule son sexe.
- Tu... Tu veux dire... un sodomite ? A Barcelone !!
- Si tu vas par là y'en a encore plus a Sitges tu sais, et meme pas forcément déguisés.
- Et que fait l'inquisition ?
- Le Palais de l'inquisition aujourd'hui, c'est les caves de l'intromission.
- Ca alors ! Et tu vas en parler dans ton guide là ?
- Tout le monde le sait deja. Apres, tout dépend de la manière de presenter les choses. Si tu vas dans un coin plein de sodomites comme tu dis et que tu écris pour le guide du renard, tu parles de "bar a tapettes" parce qu'ils sont très fins en jeux de mots et qu'on fait le rapport avec "bar a tapas". Si tu écris pour le guide du baroudeur moustachu, tu écris "rendez-vous gay friendly" ou "open" parce que c'est vachement plus politiquement correct, branché comme il faut et un brin potache dans le ton. Si tu écris pour le bibendum, tu évoqueras éventuellement un "établissement nocturne marginal accueillant une clientèle invertie : attention à votre sac à main".
- Et la difference c'est quoi ?
- Le prix du feuillet !
- Ah c'est chié quand même le tourisme !
- Quand tu as découvert l'Amérique les mêmes éditeurs auraient parlé de "barbares sous développés qu'on comprend pas ce qu'ils disent" ou bien "d'indigènes authentiques et accueillants quoique pas tres avancés en gastronomie" ou bien, dans la troisième hypothèse, de "tribus païennes vivant au flanc de roches karstiques dans une organisation sociale clanique et parfaitement ignorante des traditions de la race blanche de langue indo-europeenne et de religion judéo-chrétienne : attention à votre sac à main !". Et voila.
- Ben de toutes manières comme tout a fini en génocide peu importe l'étiquette finalement. C'est curieux quand meme, ce besoin de faire des phrases.
- hm, surtout chez les marins il parait.
- Tout ca pour dire que moi, j'ai aussi été un peu sodomite. Je me suis quand même fait Patrick Dewaere dans les Valseuses.
- Et Michel Blanc dans Tenue de soirée aussi non ?
- Ouais. Pas facile d'être incarné par Dospordios. Enfin on m'a jamais sodomisé, c'est déjà ça.
- Quand on s'appelle Colomb, il manquerait plus que ca.
- Ooooh, facile le jeu de mots la. Evidemment quand on s'appelle Kerros on est a l'abri de ce genre d'astuces.
- Y'a aussi des traductions évocatrices, mais seulement en Tadjik.
- Connais pas.
- Dommage, c'est intéressant et... tres métaphorique.
- C'est quoi le Tadjik ?
- Encore un truc qui stan.
- Ca se mange ?
- J'ai connu une polonaise qui en prenait au petit dej'.
- Enfin t'as pas eu à traverser l'Océan pour y mettre le pied dans ton stan la ?
- Ca va Colomb, sors pas ta rengaine de grand navigateur.
- Et ben quoi, il fallait bien le faire quand même ce que j'ai fait. Tu sais combien de personnes il m'a fallu convaincre toutes ces années, quand tout le monde me disait "Arrête de crier Colomb, elle n'existe pas, on t'aura prévenu, arrête quoi, l'Amérique n'existe pas". Et bien je leur ai prouvé qu'elle existait. Merde enfin, jai voulu l'impossible et j'ai osé me promener sur les chemins de l'inconnu pour le trouver, je peux m'en vanter un peu quand même.
- Disons plutôt que le jour ou tu as décidé que l'Afrique et l'Asie étaient trop petites pour toi tu es parti. Et comme à ce moment là l'Océan etait sympa, du plus profond de ses abysses il a fait surgir les "Indes" pour t'en nommer le roi. En ceci l'histoire est formelle Colomb : c'est un coup de bol et tu ne savais rien de ce que tu allais decouvrir.
- Justement, je n'en savais rien et je l'ai fait quand meme. C'est fort ca non ? Partir à l'aventure, sur le chemin du doute avec l'espoir comme seule arme. Je ne me suis pas dis "Et si j'échouais ?" mais en permanence : "Et si ça marchait". Du positif, voila ce que j'ai fait moi monsieur ! Que du rêve. J'ai corrompu ma vie avec mes rêves et je ne permets qu'à ceux qui ne rêvent pas de me condamner.
- Je suis pas en train de te condamner, mais juste, c'était fastoche ton aventure !
- Facile !?!
- Mais oui ! Tu bluffes Colomb, il n'y avait pas de doute. En ceci la geographie est également formelle, et tu le savais : elle est ronde !
- Et alors ?
- Elle est ronde, ronde comme une pelote, la terre, et à peine l'étrave de ta Santa Maria eut elle commencé à fendre les flots qu'elle naviguait déjà sur le chemin du retour. Explique-moi alors Colomb, que peut-on avoir à faire d'un univers rond où toute destination choisie vous ramène fatalement à votre point de depart ? La terre devrait être plate, à l'infini.
- Ca foutrait les ch'tons, t'imagine ? Personne voudrait plus partir.
- Non, on resterait la, dans l'embrasure de toutes les portes, de toutes les fenêtres, de toutes les promesses, à regarder l'horizon inaccessible, et on vivrait a l'envers.
- Comment ça à l'envers ?
- En pensant avec nos pieds et en laissant nos idées danser.
- Si l'on ne pouvait aller nulle part, on voyagerait en dansant, mais pas de ces danses modernes d'aujourd'hui ou l'on frappe le sol du pied comme pour bien montrer son appartenance au sol, se donner l'illusion de tenir à quelque chose, on danserait de la vraie danse, celle qui entraine, celle du marin, ou le pied glisse doucement sur la lame comme le vaisseau sur la vague, pas un mot, un, deux, trois, tournez, tournoyez, voltigez, avec de l'harmonica, de l'accordéon et du violon.
- Ouais, c'est ca le bonheur. C'est danser.
- Et le malheur ?
- C'est danser aussi. Ou alors il y a des âmes qui lui sont données, en échange.
- Celles qui sont fatiguées de danser se donnent d'elles-mêmes.
- Ca doit être chiant de mourir fatigué.
- On ne peut pas mourir fatigué. A moins de s'être fatigués à préserver nos miserables acquis. Crois-moi on meurt plus leger en ayant su renoncer aux poids morts et accepter l'oubli des grands sentiments. C'est ça qui fatigue, pour rien. Parce que de toutes manières au bout de la piste on nous enlèvera tout ce à quoi on s'était agrippés en croyant y comprendre quelque chose.
- Bé t'es philosophe ou navigateur toi ?
- Boh ce que j'en dis c'est pour en causer. Parce que à tout prendre, ben finalement t'as raison. J'ai pas vraiment découvert l'Amérique. Je ne faisais que traîner mes 30 ans en me disant qu'on pouvait aller plus loin, plus vite. Conneries ! Personne ne le dit, mais quand j'ai crevé sur mon lit a 55 piges j'étais toujours persuadé d'avoir atteint les Indes. Ridicule ! J'ai jamais vraiment compris cette histoire de Nouveau Monde de mon vivant. Crevant non ?!? Et mon bateau, la Santa Maria, t'as vu écrit quelque part sur ma statue que je l'ai abandonnée là-bas avec tous mes hommes pour revenir plus vite en Espagne sur la Nina ? On le dit pas non plus ça, mais c'est la réalite. Ma vraie histoire c'est Le vieux Colomb et la mer. Mais on m'utilise, comme tout est utilisé, on fait de moi une image superbe, des belles statues, mais ça n'a rien a voir avec l'histoire, la vraie. On est vraiment queue de chie ! Je vais te dire, le seul mec cool c'est Fonzie, ben tu vois, personne lui a jamais fait une statue à lui. On lui colle pas des legendes, des pouvoirs surhumains, des dons de visionnaire, tout ca... On lui laisse le droit d'être tel qu'il est. Il est cool Fonzie ! Plus que Dospordios.
- Tu parles !
- Aie Aie Aie Aie Aie !!!
- Ouais ouais ouais ouais ouais !!!
- Enfin ceci dit on fait quoi si on sait pas danser, pour revenir a ce qu'on disait ?
- Le dernier soldat assyrien acculé sur la breche de Ninive en 612 avant Jésus Christ ne savait pas danser, il regardait juste s'avancer vers lui les armées victorieuses de Cyaxare, ne tenant plus debout que par la seule rigidité des équipements militaires a l'intérieur desquels il s'était déjà lui-même frappé a mort. S'il avait su danser, il aurait vaincu et on se souviendrait de lui.
- Un peu lyrique non ? Toujours ce besoin de faire des phrases !
- Tiens d'ailleurs t'as dis quoi en arrivant aux States ?
- Comment ca ?
- Sur la lune Armstrong il a dit petit pas pour l'homme et bond de géant pour l'humanité, mais toi, tes premiers mots en découvrant l'Amérique, c'était quoi ? Personne s'en souvient ! T'as rien dit si ça se trouve ! Ah Ah ! Je suis sûr que t'as rien dit !
- Si si, euh... j'ai dis... euh... "J'ai vu tant de choses que vous humains ne pourriez pas croire, des vaisseaux en flammes surgissant de l'épaule d'Orion. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme les larmes dans la pluie".
- Ouais tu viens de voir Blade Runner quoi !
- Merde, ca s'est remarque !
- Ben un peu !
- Note bien j'aurais aimé dire un truc comme ça, ça en jette !
- Bon alors t'as dis quoi ?
- J'en sais rien de ce que j'ai dis, si tu crois que je m'en souviens, j'étais crevé, j'y ai pas reflechi, je cherchais un endroit pour pisser et c'est tout. Et toi, si t'es si fort, mettons que t'aies decouvert un pays t'aurais dis quoi ?
- Ben je sais pas, un truc chié... euh.. "Mois crucifiés des enfances perdues je vous ai donné tout mon sang, il est temps de me rendre ma liberte, vus du désert vos oasis m'ont paru grotesques, j'évite désormais la végétation. Et personne ici ne peut me dire une richesse nouvelle..."
- Ouais ouais ouais, je vois, pis tu nous serviras un petit discours de Malraux apres ça s'il te plaît ?
- Ben c'est vrai que c'est pas facile de trouver un truc a dire. Synthétique, posé, intelligent, compréhensible.
- Il était fort quand même cet Armstrong. Le pied sur la lune, une phrase, et clac dans les livres d'histoire entre "Veni Vidi Vici" et "Read my lips".
- Ben ouais mais il avait fait des études lui, c'est pas pareil.
- Eh ouais. Il etait ingénieur, lui. Nous pas.
- Ben ouais !
- Aie aie aie aie aie !!!
- Ouais ouais ouais ouais ouais !!!
- Tout ca tout ca...
- Enfin c'est logique dans un sens, tu prends pas le risque d'envoyer sur la lune un type qui serait juste capable de dire "Où sont les toilettes ?"
- Ouais, t'imagine ? Le gars sors du module complètement bourré, s'explose dans la poussière lunaire, déplie un tabouret et une table, vide son godet au clair de terre, éructe, et demande "Où sont les toilettes ?" Tout ça devant des centaines de millions de télé-spectateurs !
- Faut oser !
- Tu m'étonnes John ! Ce serait drôle.
- On dirait que c'est de l'humour décalé. En fait c'est même pas décalé, et c'est mme pas de l'humour. C'est juste absurde. Camus aurait dit ca je pense, s'il avait marcheé sur la lune.
- Boarf, de toutes manières se demander s'il y a des toilettes sur la lune c'est comme ces gens qui se demandent si il y a une vie après la mort. Qu'est-ce qu'on peut en avoir à foutre de la réponse ? Ca nous concerne pas.
- En tous cas pour la vie après la mort tu dois avoir quelques infos toi non ?
- Ben non tu vois, j'suis coincé ici. Et toi ?
- J'sais pas, m'enfin j'emmènerai quelques slips de rechange, au cas ou.
- Merde j'y ai pas pensé a ca !
- Bof, de toutes manières rien ne dit qu'il y aie des toilettes dans la vie après la mort, alors...
- N'empêche, pour ce qu'on disait, c'est vrai qu'à vous autres on a pas laissé grand chose à découvrir, L'Amérique c'était il y a 5 siècles, la lune il y a 35 ans, Mars pas avant 65 ans. C'est la génération creuse.
- Pas sûr, il reste des choses à découvrir. Tiens la mer par exemple, on n'en connaît que la surface, à peine 10 pour cent. Tiens d'ailleurs tu sais comment on fait "pour cent" sur un clavier espagnol ?
- Tu sais, moi l'informatique...
- Peut etre les Espagnols ne raisonnent pas en pourcentages. On disait quoi ?
- La mer. Moi ca me fout les chocottes ce vide. Ca m'angoisse de penser a tout ce qu'il y a la dessous, dans l'eau et le noir. Ce me faisait encore plus peur que de me dire que l'Amérique n'existait peut etre pas. D'ailleurs j'ai navigué pendant des années sans jamais regarder par dessus le bord de mon bateau. Jamais, même pas dans les ports. Je pouvais pas.
- J'ai connu un type qui est né et mort sur un bateau. Il jouait du piano comme pas deux. Il chauffait tellement les cordes que lorsqu'il avait fini de jouer tu pouvait allumer ton clope sur le fa diese.
- Tu déconnes ?
- Non, j'te jure. Il est même jamais descendu de son bateau. Pas une fois le pied sur terre dans toute sa vie.
- Pourquoi ?
- Dans son bateau il maîtrisait un univers à sa limite. Sur terre, il avait peur que ce soit trop grand pour y trouver sa part de bonheur, d'amour, son destin. Trop de monde, trop de routes. Il préferait son bateau. "A la mierda con la tierra" qu'il disait.
- Et toi sur un bateau tu fais quoi ?
- Moi ce que j'aime par dessus tout c'est regarder par le hublot.
- Pourquoi ca ? Ca fout le vomi !
- Par respect pour les vagues !
- Comment ca ?
- Vu du haut toutes les vagues se ressemblent, des milliers identiques. Mais par le hublot, ce sont des gerbes d'écume qui tentent de s'echapper, des visages qui frappent a ta porte. Toujours les mêmes a nouveau, mais qui ne sont plus anonymes. Juste ca. Des vagues échapées...
- Tu sais comment naissent les vagues ?
- Ouais, la lune, les courants, la pression, les baleines qui pètent dans l'eau et les mammouths qui plongent de la banquise. Je me demande combien de temps vit une vague ?
- C'est pas ca du tout. Les vagues naissent au passage du "poisson aventureux". En fait, tous les poissons divisent l'eau en deux parties lors de leur passage, mais ces deux parties se rejoignent ensuite et se recollent comme avant. Ni vu ni connu. Le poisson aventureux est un poisson qui a la particularite de scinder l'onde en deux parties qui ne peuvent plus jamais se recoller. Comme l'huile et le vinaigre. Mais comme ces deux parties gardent la meme composition, elles commencent a s'attirer et a se repousser alternativement, créant plein de remous qui se répercutent en surface, grossissent, et donnent naissance aux vagues.
- Et les mammouths ? Tu crois qu'ils se bouchent la trompe pour plonger de la banquise ? Tu crois qu'un mammouth sait danser ? Es-ce que les mammouths rigolent quelque fois ? Je me demande combien de temps vit un mammouth ?
V.
Barcelone s'éveille, lentement. Il y a une chose qui frappe a Barcelone le matin, c'est que la ville quitte son costume de nuit et remet son déguisement de jour. Dans beaucoup de villes, si l'on se promène a l'aube, on a une impression de propreté, de renaissance, d'air frais. On dirait que la nuit a reposé la ville. Mais à Barcelone, l'aube est le moment où les oiseaux de nuit rentrent au nid, tous dans la même direction, toujours, comme, peut-être, les âmes, au soir de la vie, et pendant lequel les employés de la mairie n'ont qu'une petite heure pour nettoyer, aérer et donner a la ville un air de "rien ne s'est passé ici". Barcelone qui s'endort c'est le travesti qui s'étire et marche jusqu'à la fontaine pour se passer un peu d'eau sur le visage. En profite pour rincer un vieux préservatif, souffle dedans pour verifier qu'il n'est pas percé et le réenroule dans son sachet avant de rentrer dans l'ombre de son quartier mort. Rien ne se passe a Barcelone, tout arrive.
Barcelone qui s'éveille ce sont les vieux, toujours les premiers a sortir. Il ne leur reste pas beaucoup d'aubes a voir, ils en profitent. Comme partout leur jeu preféré est de donner à manger aux pigeons, les plus humains de tous les animaux, agglutinés, vivant en masse, se bousculant pour une miette et s'envolant seuls dans leur coin, tout heureux, sitôt cette pâture au bec. Quand les vieux nourrisent les pigeons, c'est leur propre vie qu'ils se remémorrent. On ne se demande jamais combien de temps vit un pigeon.
Il y a les gosses aussi, l'école commence tôt. On court avec le sac sur les épaules ou on se le jette dans les jambes pour faire trébucher le copain. Les garçons sont des automobiles furieuses ou des avions bombardiers, les filles n'ont pas le choix, elles sont toujours un piéton malheureux ou Pearl Harbour. Encore quelques instants, et tout sera rentré dans l'ordre, le soleil pourra commencer son ascension. La, c'est comme dans toutes les villes. Barcelone le jour c'est n'importe quelle ville n'importe ou.
VI.
Et pourtant ce matin, les gosses, les vieux, les pigeons, Manolo, Noella, Jaime, Luigi, l'ivrogne et le travesti sont restés figés, interdits tous leurs regards braqués sur le haut du mirador de Colomb. Le bonheur, c'est danser. Si je vous disais que j'ai vu, attention, je ne vous dis pas "cru voir", mais "vu", Christophe Colomb, du haut de sa colonne de fer, remonter sa toge au dessus des genoux, son bras pointant l'horizon se redresser a la verticale, avec son doigt percant les nuages au rythme des flexions de ses jambes, alors que sa voix s'élevait sur le vieux port :
- "You should be dancing ! Yeah !..."
Et l'ombre de la gigantesque statue, projetée par le soleil ras, s'allonge sur les Ramblas et le danseur fou se faufile entre les marcheurs éblouis. Une ombre tourne, frôle les silhouettes, fait danser une passante, soulève les pavés, écrase les premières voitures, s'applatit sous un tramway et bondit au dernier moment sur le pare-brise pour y surprendre le chauffeur encore endormi. "Daaancing ! Yeah !..."
Et la statue eblouissante continue son bal de folie, dansant et virevoltant sur sa colonne de fer comme un diable, chantant, tournant, tournoyant, voltigeant, entrainant les pas sur le vieux port d'un dealer guinéen, d'un travesti guatémaltèque, d'un parrain italien, de jeunes et de vieux catalans perdus dans un nuage de pigeons affolés.
Je cours derrière l'ombre, je l'épouse et la guide dans ses ruelles qu'elle ne connaît plus.
Barcelone la nuit, c'est une dague florentine. Et l'ombre de Colomb danse toujours avec moi. Tourne dans le barrio chino, sur un vieux chant suburbain entonné au Condal, passe applaudir Sara Montiel a La Concha, rôde entre les mosaïques sur les toits du Pallau Guell, ombre parmi les ombres, apparait derrière le rideau d'un ciné prolétaire où un spectacle érotique clôture la seance, s'arrête devant les photos des programmes de jouissance, qu'elles aillent au diable comme l'illusion d'une Amérique, s'enfonce, tournoyant, dans les escaliers obscurs qui mènent vers ces fumeries d'opium clandestines, y goûte le rêve d'un instant fugitif en apnée profonde puis ressort, poumons éclatés, dans les odeurs de friture matinale et entre dans le premier café.
On n'est chez soi que dans un bar au vieux zinc où la sardine sort tout juste de la poêle, où le Gandesa deborde, épais, d'un verre décoré des doigts gras du client d'avant, une boisson qui murit sous un climat dur, sur une terre aride, en offre sa sécheresse pour que l'on puisse ensuite apprécier de glisser sous l'humidité des porches sombres qui n'augurent que l'oubli. A Barcelone la nuit, il faut être un rat.
VII.
Sur la Rambla que je remonte maintenant rapidement, le soleil réchauffe les corps et les rappelle a la réalite. L'homme agit parfois comme un animal à sang froid. Il y a les jets d'eau des camions citerne, les coups de balai des techniciens de surface, les éboueurs, les moteurs des bus assourdissants, les rideaux de fer qui claquent en se relevant sur les vitrines de souvenirs. You should be dancing ! Yeah ! Et il y a un attroupement sur le vieux port, une petite foule qui tente de me rattraper et me parler d'une statue qui danse. Il y a surtout le fracas de ma fuite, le bruit de mes pas qui résonne comme une cavalcade dans les ruelles ou je me refugie mais rien, rien ne vient couvrir la voix de Colomb : "Arretez, ne courez pas, en ceci le Rioja est formel, je vous l'aurai bien dis, il n'existe pas ! Arretez quoi, Kerros n'existe pas !"
Le vieux port, on applaudit la naissance du soleil. Adossé à la statue de Colomb. Je viens de goûter la dernière nuit barcelonaise. Mais pas celles des bars friqués de l'Eixample, ni celle branchée du nord du Raval et encore moins celle, touristique, du Barrio Gotic. J'ai goûté celle, plus authentique, du Pueblo seco. Cette minuscule partie de Barcelone où les rues sombres entremêlees en labyrinthe aveugle creusent les rêves morts de Montjuic, après les sillons du Parallel et de la Rambla.
J'ai été oiseau de nuit, chasseur d'aube dans Barcelone, et si mon appareil avait été doté d'un flash, mes photos auraient dévoilé le clignement lourd des paupières du premier chauffeur de taxi a peine éveillé de la place des Drassanes, le baillement gluant de l'ultime prostituée dans les cages d'escalier du Raval, le rideau de fer s'abattant bruyamment sur la derniere bodega et les commercants animés de la Boqueria installant leurs stands sous les regards fatigués des travestis qui les guettent amusés depuis les arcades. Dans les premiers trams de la placa Catalunya on aurait distingué le peuple d'ouvriers dans la réalité du Parallel, fantômes qui s'oublient eux-memes pour tenter d'oublier leur vie.
Et le Pueblo seco. Des ruelles étroites où la fumée du haschish est plus dense que celle des pots d'echappement, où les lames de couteaux sous le regard des étoiles brillent plus que les pâles réverbères. Sûrement pas la plus belle partie de Barcelone, d'un point de vue esthétique, mais un sanctuaire ou les grues et les bétonnieres effacent les dernières traces du franquisme. Dernières touches d'une epoque. Des images inutiles, déjà périmées, qui seraient à la photographie ce que le pointillisme est à la peinture. Des touches qui s'assemblent elles-mêmes et ne prennent leur sens global qu'avec le recul alors que chacune d'entre elle possède une histoire. Celle de Manolo, vendeur d'héroïne et débarqué cladestinement pour la deuxième fois de Guinée avec sa famille, celle de Noella, prostituée sur la Rambla et qui raconte ses trois maisons closes remplacées par des bar a tapas, celle de de son amie rwandaise qui pour vendre son corps dissimule la cicatrice d'un coup de machette reçu sur la joue. Celle de Jaime, qui bouge les fesses des touristes le jour dans le Barrio Gotic au rythme du répertoire des Gypsy Kings et décline la nuit, sous les porches de la rue del Arc del Teatre, tout son art de la guitare espagnole sans rien demander a personne. Et ce sont des mauritaniens et des jamaicains clandestins qui l'accompagnent au jumbe dans un rythme endiablé. Et sur le trottoir c'est une pute féroce qui pour pas un rond vous offre un flamenco infernal que ne pourra jamais presenter aucun cabaret parce que ici il n'y a pas de distance entre l'artiste et le spectateur. Et Luigi. Laissez-moi vous parler un peu de Luigi. Il sort toujours d'un des derniers cabarets de la Rambla ou il a découvert le même spectacle pour la millième fois. Luigi est un des anciens caïds du Pueblo Seco. Et le dernier à raconter l'histoire du quartier. Naguère il dirigeait le trafic de drogue, d'alcool, de tabac, buvait son champagne de France à une table réservée à La Paloma et protégeait les deux tiers des bars, restaurants et salles de jeux entre Montjuic, le Parallel et la Rambla. Il boit aujourd'hui son pastis au bar du même nom, un vieux bouge cent fois fermé puis réouvert sous Franco, rentré enfin dans la légalité a la fin des années 80. On y ecoute Fréhel, Bruand, c'est ce qui emporte, dans un décor marseilais que le patron a amené chez lui faute de pouvoir émigrer vers la cité de ses rêves. Un pastis et un cigare par jour, c'est tout ce que le docteur autorise à l'ancien caïd qui porte encore avec une grace forcée ses 73 ans et ses 115 kilos. Luigi est d'un tempérament joyeux, mais qu'un client inconnu pousse la porte et Luigi impose a tous le silence, retrouve son regard d'acier, juge l'importun, prend un air grave et qu'importe finalement si l'on ne faisait que causer de la santé des femmes ou de la différence entre le Pastis et le Ricard. On ne sait jamais, vieux réflexe, s'il ne s'agit pas d'un cogne, d'un danseur ou d'un scribouillard. Et Luigi pourrait rester des heures a fixer dans les yeux cet intrus dans son univers. Que l'inconnu fuie ce regard et le troquet restera silencieux jusqu'à son départ, avec le seul son oppressant d'un diamant qui frotte le dernier sillon d'un disque rayé. Mais soutenez quelques instants le regard de Luigi, il n'est pas si féroce. Et tendez-lui la main. Un mot, un bonjour suffisent a Luigi pour retrouver le sourire. On cesse d'être un inconnu dès qu'on lui adresse la parole pour entrer dans la famille et il vous répond joyeusement, vous tape l'épaule en un instant magique, comme à un vieil ami et vous invite à sa table : "Olà Simon, que este senor merece una atencion particular, arriba con las bebidas !" Et il parle et cause et disserte sans qu'on aie besoin de dire quoi que ce soit, interroge sans laisser le temps de répondre parce que dans ce monde seules les questions comptent. Et si Piaf pousse la chansonette sur un vieux disque grayonnant, Luigi entonne le refrain dans un francais approximatif en fermant les yeux et en claquant des doigts. Sur l'écran baissé de ses paupieres closes défilent des couteaux plantés dans le dos aux portes du Cangrejo, des poursuites et des fusillades sur la Rambla ou dans le port, des flics corrompus qui lui mangeaient dans la main, des claques innombrables aux joues des putes qui le doublaient, une lutte sans fin et sans espoir contre les réseaux chinois puis africains, une aube blafarde à Pigalle au sortir du Moulin Rouge, avec son frère Lino, exilé comme lui, mais à Paris. Ah ! Paris ! Et Luigi se lève et danse doucement, son corps en cadence semblant dicter la musique. C'est l'exil qui permet aux Italiens de si bien danser. Parce qu'ils ferment les yeux et imaginent que leurs pieds les ramènent chez eux, Sicile, Calabre, Pouilles, vers ces familles qu'ils n'ont jamais revues et qui ont crevé dans la misère ou les réglements de comptes. Quand Luigi danse, il est au pays, c'est ce qui entraîne ses pas, naturellement.
Manolo, Noella, Jaime, Luigi... Un univers infiniment grand mais dont l'existence ne tient qu'a l'infinité de détails qui le cautionne, le construit, le soutient. "Il mondo e piccolo" dit Luigi. Et tellement petit qu'on se cogne sur les bords sans arrêt finalement.
II.
A Barcelone, il est impossible de faire un pas sans croiser des dealers, des prostituées, des "marginaux". C'est la base réelle de la ville, celle que l'on tente déséspérement d'effacer a coup de démolitions d'immeubles, qui meurt chaque matin mais renaît chaque nuit et se bat jusqu'à son dernier souffle, au premier rayon du soleil. Dans ses quartiers sans cesse plus petits, ses ruelles toujours plus étroites. Une ville vit comme un homme. Une face angélique tournée vers lui-meme et qui brille jusqu'a l'aveugler, et une face ignoble que découvre le monde occasionnellement. Des fois, le monde a le culot d'avoir raison.
III.
Je regarde le soleil. J'aime cette heure incertaine où il se laisse encore contempler en face. Ou vus du port les mâts des navires semblent assez forts pour le compartimenter. Je me demande si le soleil préfère se reposer au loin sur une ligne de vagues ou se tenir dans les hauteurs pour nous éclairer. Je me demande si le soleil pense a lui parfois, à ce qu'il aime. Je me demande combien de temps vivra le soleil.
Un travesti vient s'assoeir au bas du mirador et déballe le contenu de son sac. Un string, un téléphone mobile, des préservatifs de toutes les couleurs et quelques billets qu'il tend a Manolo en echange d'un peu de neige. Il s'endort a l'air libre, a même le sol, le rail, me laissant la mission de surveiller son sac.
Un clochard ivre descend bruyamment la Rambla, titubant et s'en prenant verbalement aux quelques touristes qui rentrent des boîtes du Port olympique vers leur hôtel. Le clochard traite tout le monde de pédé et d'ivrogne et marche vers la plage pour y commencer sa nuit. Il me gratifie au passage d'un rot tonitruant et exige de ma part un peu plus de respect por favor. A peine ses pieds ont-ils foulé le sable qu'il s'y écroule lourdement et commence a ronfler.
IV.
- Eeeh ben, bravo, que viva Espanya et heureusement que j'étais pas comme ca en découvrant l'Amerique.
- ¿ Olà Cristobal, que tal ?
- Bien, gracias ¿ Y tu ?
- Rigolo le clochard !
- Pitoyable oui !
- Bon ben il a échoué sur une plage au bout d'un long voyage, un peu comme toi. La différence c'est que Depardieu ne portera pas sa vie a l'écran c'est tout.
- Ah ! M'en parle pas, le cinéma quand même, quelle merveille. Il est fort Dospordios, j'étais vraiment comme lui quand j'ai decouvert l'Amérique.
- Je pensais que c'est lui qui avait essayé d'être comme toi. Mais je doute quand même. T'es vraiment tombé a genoux au ralenti dans le sable, plantant ton drapeau avec toute l'éternité qui défilait dans tes yeux ?
- Oui, enfin, à peu près.
- A peu près sûrement. On t'aurais même filé un Oscar, la vérité c'est que je n'y crois pas.
- Faut bien une légende.
- Et qui écrira celle de ce clochard, ou celle de Manolo, celle de Jaime ou de Luigi, ou la mienne ? On ecrit ce qu'on veut et le monde s'en fout.
- Au moins j'ai découvert un continent. On n'est pas nombreux a avoir fait ca. Tiens toi par exemple, pourquoi t'as pas planté un drapeau dans le sol ouzbek ?
- J'ai du mal avec les ralentis. Et je préfère faire des petits tas de cailloux ou je passe.
- C'est bien ca les cailloux, on dit que ca bouge pas la pierre !
- Si, quand le premier touriste vient taper de ses birkenstocks dedans en descendant du bus.
- Ben oui mais il ne savait pas pourquoi il était là ce tas de cailloux.
- Il s'en fout, tout le monde s'en fout je te dis, c'est pour ca, oublie Depardieu et dis la verité.
- Bon d'accord, j'avais tellement fait les 100 pas dans ma carrée que mes bottes etaient usées et toutes percées. Comme j'ai jamais supporté de me mouiller les pieds a cause d'une vieille mycose que je traine entre deux orteils, c'est le bosco qui m'a porté jusqu'a la plage, en fait c'est lui le premier a poser le pied en Amerique et je ne me souviens meme pas de son nom. Sur la plage un crabe m'a pincé le gros orteil et je l'ai coupé en deux d'un coup de sabre. Puis j'ai fait quelques pas dans la jungle mais il y avait des serpents et des araignées enormes partout alors j'ai fait demi tour et je suis rentré. J'ai eu un peu honte alors je suis revenu une deuxième fois et j'ai eu tout aussi peur que la première et je suis rentré pareil. Sauf que lorsque tu as traversé deux fois l'océan tu deviens un monstre sacré. Personne ne peut penser que tu as eu peur. Alors on te fait une statue et tu es bien obligé de rester comme un con a pointer l'horizon du doigt dans une grande toge que t'as vraiment l'air d'une burne dedans. Voila la verité, content ?
- Ben c'est plus humain en tous cas. Et ca prouve que Kierkegaard avait raison : la réalité est un juge bien plus sévère et impitoyable que le possible.
- Moi je dis que ca empêche pas que tu pourrais planter un drapeau en Ouzbékistan. En plus c'est bath l'Ouzbékistan : pays lointain, civilisation inconnue, ca donne ca.
- Plus de nos jours.
- Pourquoi ?
- Parce que les gens s'intéressent à la santé du chat du voisin mais pas aux civilisations lointaines. En journalisme on appelle ca le double "I"-K indice d'intérêt kilométrique.
- Comme les temps changent tout de même. Achète un chat alors.
- J'en ai deja un.
- Ben ecris un livre dessus plutôt que d'aller faire l'andouille qui stan la.
- Mais ce chat dors à coté de moi et il a une haleine de poney mort et me lèche le bout du nez. C'est pour ca que je me casse.
- Ah ouais, en plus c'est super rapeux la langue d'un chat.
- C'est pour ca qu'ils se reproduisent autant, les chats, ils n'ont pas d'expédient. C'est vrai que t'as peur des araignées ?
- Les grands hommes comme moi n'ont que deux bras et deux jambes pour faire valoir leur statut. Les araignées en ont 8. Berk.
- Si tu vas par là les moustiques en ont 6 et ils sont vachement plus nombreux.
- Oui mais les moustiques ne tuent pas.
- Ils n'ont pas de venin neurotoxique.
- Ils ne projettent pas de poils urticants dans l'épiderme.
- Ils n'ont pas de crochets.
- Ni des grosses pattes velues.
- Ni des mandibules, rien que le nom me dégoutte.
- Ni 8 yeux.
- Ni 4 poumons.
- J'aime pas les araignées !
- Je me demande combien de temps vit une araignée ?
- Et la maintenant, tu découvres quoi ?
- Barcelone et la Costa Brava !
- Ben c'est pas franchement une découverte ?
- J'écris un guide touristique en fait.
- Moi ca me tue ca, j'ai galéré pendant des années pour financer l'achat de trois pauvres coques et la découverte d'un nouveau continent, et toi on te paye pour visiter un pays archi connu et dont tu parles la langue.
- C'est ca, quelques siècles d'écart et un peu de capitalisme en plus font la différence.
- Pfff. Chu pas ne au bon moment ni au bon endroit.
- Bon t'es pas malheureux non plus la, célèbre et admiré pour l'étermité.
- Pour ce que ca me sert. Tiens par exemple, la belle blonde la, à côté de toi, tous les matins elle vient s'endormir a mes pieds et je peux meme pas lui parler. Tu voudrais pas lui demander son nom ?
- Je voudrais pas m'avancer mais je pense qu'elle s'appelle plus Pepito que Pepita. Elle doit etre brésilienne ou guatemaltèque, et passera sa vie a faire des passes pour rembourser son voyage en Espagne et ses deux faux nichons.
- Comme tu y vas. Je la trouve classe moi, et puis un peu d'attention s'il te plaît, on ne peut pas pretendre connaitre un pays sans avoir aimé une de ses femmes moi je dis. Moi ca me tue ca, dans nos pauvres pays occidentaux on reste bloqués sur les formes hein ! Mais moi j'ai été au-delà des mers moi, j'ai navigué. J'ai vu les Indes moi, et les femmes la-bas, je peux te dire que c'est pas comme ici, le résumé d'une paire de jambes ou de nichons. La-bas une femme tu la regardes dans les yeux et ce que tu vois c'est un fleuve sacré, coulant au milieu d'une ville immense ou les gens vivent les uns sur les autres, il y a des tramways, des bateaux clandestins, des fumeries d'opium, des chiens errants, des drames, les anglais sont maitres du monde mais dans les journaux on parle déjà d'un avocat pacifiste qui défie leur pouvoir vetu d'une toge.. Voilà les femmes que j'ai connues moi monsieur ! Ici des fois tu tournes la tête et certaines femmes, t'as beau les regarder, tu vois juste un vieux sarraut délavé, une collection de bigoudis roses ou bleus et tout un monde qui se révèle acariatre et frustrant. Alors si je dis que j'en trouve une classe j'ai bien le droit non ?
- T'es vraiment sûr d'avoir connu tout ca ? Note bien les femmes quand elles regardent autour d'elles des fois elles voient l'icône Dospordios, puis des fois elles voient un poilu ventripotent qui s'énerve devant un FC-Porto/PSG en jogging, marcel tâché et chaussettes de tennis puantes, avec une forteur odeur de pizza dans le salon et des relents de bière qui mettront des jours a s'aérer.
- Ben voila. C'est ce que je dis ! Chacun préfère voir ce qu'il aime plutôt que d'aimer ce qu'il voit, tout simplement. Regarde-moi par exemple. Une femme elle pourrait penser a moi en imaginant l'aventurier barbe naissante, chemise dechiree, senteur de musc, cheveux au vent, meneur d'hommes, navigateur sans peur et sans reproches, teint mat andalou, avec à la main un vieux parchemin sepia, l'Amérique dans les yeux et tout et tout. En fait maintenant ce qu'elles imaginent quand elles pensent a Colomb c'est ce Dospordios : un obèse aviné, cheveux raides, au pif qu'aurait pas eu besoin d'un bateau pour découvrir l'Amérique. Une andouille de Guéméné sur les plages de San Salvador ! Je te parie que dans quelques siècles on croira que c'est Dospordios qu'a découvert l'Amérique. On voit ce qui nous intéresse et c'est tout. On essaye de caler ca dans notre petit univers mais avant tout faut que les rideaux s'accordent au papier peint. Pas un pour penser a ouvrir la fenêtre. Tiens, rien que ca, à la lumière du soleil, ben les bigoudis ils sont déjà plus pareils !
- Et ouais.
- Ah ça me fout les boules tiens ! On devrait fumer un petard, on aurait l'air moins cons!.
- Ouais ouais ouais ouais ouais
- pfffff... Mais quel monde de meeeeeeeeeeeerde !
- Tout ça tout ça...
- N'empeche que c'est pas gentil ce que t'as dis de la demoiselle. T'as de la chance qu'elle dorme !
- T'emballe pas Colomb, ce que je voulais dire à propos de cette femme là précisemment c'est que c'est une fausse blonde et un travesti en plus.
- Un quoi ca ?
- Un homme déguisé en femme.
- Comme pour un carnaval ?
- Non, sérieusement, un homme qui vend son corps a des hommes, comme une femme, mais qui est un homme. Y'a que ca a Barcelone, la ville elle même dissimule son sexe.
- Tu... Tu veux dire... un sodomite ? A Barcelone !!
- Si tu vas par là y'en a encore plus a Sitges tu sais, et meme pas forcément déguisés.
- Et que fait l'inquisition ?
- Le Palais de l'inquisition aujourd'hui, c'est les caves de l'intromission.
- Ca alors ! Et tu vas en parler dans ton guide là ?
- Tout le monde le sait deja. Apres, tout dépend de la manière de presenter les choses. Si tu vas dans un coin plein de sodomites comme tu dis et que tu écris pour le guide du renard, tu parles de "bar a tapettes" parce qu'ils sont très fins en jeux de mots et qu'on fait le rapport avec "bar a tapas". Si tu écris pour le guide du baroudeur moustachu, tu écris "rendez-vous gay friendly" ou "open" parce que c'est vachement plus politiquement correct, branché comme il faut et un brin potache dans le ton. Si tu écris pour le bibendum, tu évoqueras éventuellement un "établissement nocturne marginal accueillant une clientèle invertie : attention à votre sac à main".
- Et la difference c'est quoi ?
- Le prix du feuillet !
- Ah c'est chié quand même le tourisme !
- Quand tu as découvert l'Amérique les mêmes éditeurs auraient parlé de "barbares sous développés qu'on comprend pas ce qu'ils disent" ou bien "d'indigènes authentiques et accueillants quoique pas tres avancés en gastronomie" ou bien, dans la troisième hypothèse, de "tribus païennes vivant au flanc de roches karstiques dans une organisation sociale clanique et parfaitement ignorante des traditions de la race blanche de langue indo-europeenne et de religion judéo-chrétienne : attention à votre sac à main !". Et voila.
- Ben de toutes manières comme tout a fini en génocide peu importe l'étiquette finalement. C'est curieux quand meme, ce besoin de faire des phrases.
- hm, surtout chez les marins il parait.
- Tout ca pour dire que moi, j'ai aussi été un peu sodomite. Je me suis quand même fait Patrick Dewaere dans les Valseuses.
- Et Michel Blanc dans Tenue de soirée aussi non ?
- Ouais. Pas facile d'être incarné par Dospordios. Enfin on m'a jamais sodomisé, c'est déjà ça.
- Quand on s'appelle Colomb, il manquerait plus que ca.
- Ooooh, facile le jeu de mots la. Evidemment quand on s'appelle Kerros on est a l'abri de ce genre d'astuces.
- Y'a aussi des traductions évocatrices, mais seulement en Tadjik.
- Connais pas.
- Dommage, c'est intéressant et... tres métaphorique.
- C'est quoi le Tadjik ?
- Encore un truc qui stan.
- Ca se mange ?
- J'ai connu une polonaise qui en prenait au petit dej'.
- Enfin t'as pas eu à traverser l'Océan pour y mettre le pied dans ton stan la ?
- Ca va Colomb, sors pas ta rengaine de grand navigateur.
- Et ben quoi, il fallait bien le faire quand même ce que j'ai fait. Tu sais combien de personnes il m'a fallu convaincre toutes ces années, quand tout le monde me disait "Arrête de crier Colomb, elle n'existe pas, on t'aura prévenu, arrête quoi, l'Amérique n'existe pas". Et bien je leur ai prouvé qu'elle existait. Merde enfin, jai voulu l'impossible et j'ai osé me promener sur les chemins de l'inconnu pour le trouver, je peux m'en vanter un peu quand même.
- Disons plutôt que le jour ou tu as décidé que l'Afrique et l'Asie étaient trop petites pour toi tu es parti. Et comme à ce moment là l'Océan etait sympa, du plus profond de ses abysses il a fait surgir les "Indes" pour t'en nommer le roi. En ceci l'histoire est formelle Colomb : c'est un coup de bol et tu ne savais rien de ce que tu allais decouvrir.
- Justement, je n'en savais rien et je l'ai fait quand meme. C'est fort ca non ? Partir à l'aventure, sur le chemin du doute avec l'espoir comme seule arme. Je ne me suis pas dis "Et si j'échouais ?" mais en permanence : "Et si ça marchait". Du positif, voila ce que j'ai fait moi monsieur ! Que du rêve. J'ai corrompu ma vie avec mes rêves et je ne permets qu'à ceux qui ne rêvent pas de me condamner.
- Je suis pas en train de te condamner, mais juste, c'était fastoche ton aventure !
- Facile !?!
- Mais oui ! Tu bluffes Colomb, il n'y avait pas de doute. En ceci la geographie est également formelle, et tu le savais : elle est ronde !
- Et alors ?
- Elle est ronde, ronde comme une pelote, la terre, et à peine l'étrave de ta Santa Maria eut elle commencé à fendre les flots qu'elle naviguait déjà sur le chemin du retour. Explique-moi alors Colomb, que peut-on avoir à faire d'un univers rond où toute destination choisie vous ramène fatalement à votre point de depart ? La terre devrait être plate, à l'infini.
- Ca foutrait les ch'tons, t'imagine ? Personne voudrait plus partir.
- Non, on resterait la, dans l'embrasure de toutes les portes, de toutes les fenêtres, de toutes les promesses, à regarder l'horizon inaccessible, et on vivrait a l'envers.
- Comment ça à l'envers ?
- En pensant avec nos pieds et en laissant nos idées danser.
- Si l'on ne pouvait aller nulle part, on voyagerait en dansant, mais pas de ces danses modernes d'aujourd'hui ou l'on frappe le sol du pied comme pour bien montrer son appartenance au sol, se donner l'illusion de tenir à quelque chose, on danserait de la vraie danse, celle qui entraine, celle du marin, ou le pied glisse doucement sur la lame comme le vaisseau sur la vague, pas un mot, un, deux, trois, tournez, tournoyez, voltigez, avec de l'harmonica, de l'accordéon et du violon.
- Ouais, c'est ca le bonheur. C'est danser.
- Et le malheur ?
- C'est danser aussi. Ou alors il y a des âmes qui lui sont données, en échange.
- Celles qui sont fatiguées de danser se donnent d'elles-mêmes.
- Ca doit être chiant de mourir fatigué.
- On ne peut pas mourir fatigué. A moins de s'être fatigués à préserver nos miserables acquis. Crois-moi on meurt plus leger en ayant su renoncer aux poids morts et accepter l'oubli des grands sentiments. C'est ça qui fatigue, pour rien. Parce que de toutes manières au bout de la piste on nous enlèvera tout ce à quoi on s'était agrippés en croyant y comprendre quelque chose.
- Bé t'es philosophe ou navigateur toi ?
- Boh ce que j'en dis c'est pour en causer. Parce que à tout prendre, ben finalement t'as raison. J'ai pas vraiment découvert l'Amérique. Je ne faisais que traîner mes 30 ans en me disant qu'on pouvait aller plus loin, plus vite. Conneries ! Personne ne le dit, mais quand j'ai crevé sur mon lit a 55 piges j'étais toujours persuadé d'avoir atteint les Indes. Ridicule ! J'ai jamais vraiment compris cette histoire de Nouveau Monde de mon vivant. Crevant non ?!? Et mon bateau, la Santa Maria, t'as vu écrit quelque part sur ma statue que je l'ai abandonnée là-bas avec tous mes hommes pour revenir plus vite en Espagne sur la Nina ? On le dit pas non plus ça, mais c'est la réalite. Ma vraie histoire c'est Le vieux Colomb et la mer. Mais on m'utilise, comme tout est utilisé, on fait de moi une image superbe, des belles statues, mais ça n'a rien a voir avec l'histoire, la vraie. On est vraiment queue de chie ! Je vais te dire, le seul mec cool c'est Fonzie, ben tu vois, personne lui a jamais fait une statue à lui. On lui colle pas des legendes, des pouvoirs surhumains, des dons de visionnaire, tout ca... On lui laisse le droit d'être tel qu'il est. Il est cool Fonzie ! Plus que Dospordios.
- Tu parles !
- Aie Aie Aie Aie Aie !!!
- Ouais ouais ouais ouais ouais !!!
- Enfin ceci dit on fait quoi si on sait pas danser, pour revenir a ce qu'on disait ?
- Le dernier soldat assyrien acculé sur la breche de Ninive en 612 avant Jésus Christ ne savait pas danser, il regardait juste s'avancer vers lui les armées victorieuses de Cyaxare, ne tenant plus debout que par la seule rigidité des équipements militaires a l'intérieur desquels il s'était déjà lui-même frappé a mort. S'il avait su danser, il aurait vaincu et on se souviendrait de lui.
- Un peu lyrique non ? Toujours ce besoin de faire des phrases !
- Tiens d'ailleurs t'as dis quoi en arrivant aux States ?
- Comment ca ?
- Sur la lune Armstrong il a dit petit pas pour l'homme et bond de géant pour l'humanité, mais toi, tes premiers mots en découvrant l'Amérique, c'était quoi ? Personne s'en souvient ! T'as rien dit si ça se trouve ! Ah Ah ! Je suis sûr que t'as rien dit !
- Si si, euh... j'ai dis... euh... "J'ai vu tant de choses que vous humains ne pourriez pas croire, des vaisseaux en flammes surgissant de l'épaule d'Orion. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme les larmes dans la pluie".
- Ouais tu viens de voir Blade Runner quoi !
- Merde, ca s'est remarque !
- Ben un peu !
- Note bien j'aurais aimé dire un truc comme ça, ça en jette !
- Bon alors t'as dis quoi ?
- J'en sais rien de ce que j'ai dis, si tu crois que je m'en souviens, j'étais crevé, j'y ai pas reflechi, je cherchais un endroit pour pisser et c'est tout. Et toi, si t'es si fort, mettons que t'aies decouvert un pays t'aurais dis quoi ?
- Ben je sais pas, un truc chié... euh.. "Mois crucifiés des enfances perdues je vous ai donné tout mon sang, il est temps de me rendre ma liberte, vus du désert vos oasis m'ont paru grotesques, j'évite désormais la végétation. Et personne ici ne peut me dire une richesse nouvelle..."
- Ouais ouais ouais, je vois, pis tu nous serviras un petit discours de Malraux apres ça s'il te plaît ?
- Ben c'est vrai que c'est pas facile de trouver un truc a dire. Synthétique, posé, intelligent, compréhensible.
- Il était fort quand même cet Armstrong. Le pied sur la lune, une phrase, et clac dans les livres d'histoire entre "Veni Vidi Vici" et "Read my lips".
- Ben ouais mais il avait fait des études lui, c'est pas pareil.
- Eh ouais. Il etait ingénieur, lui. Nous pas.
- Ben ouais !
- Aie aie aie aie aie !!!
- Ouais ouais ouais ouais ouais !!!
- Tout ca tout ca...
- Enfin c'est logique dans un sens, tu prends pas le risque d'envoyer sur la lune un type qui serait juste capable de dire "Où sont les toilettes ?"
- Ouais, t'imagine ? Le gars sors du module complètement bourré, s'explose dans la poussière lunaire, déplie un tabouret et une table, vide son godet au clair de terre, éructe, et demande "Où sont les toilettes ?" Tout ça devant des centaines de millions de télé-spectateurs !
- Faut oser !
- Tu m'étonnes John ! Ce serait drôle.
- On dirait que c'est de l'humour décalé. En fait c'est même pas décalé, et c'est mme pas de l'humour. C'est juste absurde. Camus aurait dit ca je pense, s'il avait marcheé sur la lune.
- Boarf, de toutes manières se demander s'il y a des toilettes sur la lune c'est comme ces gens qui se demandent si il y a une vie après la mort. Qu'est-ce qu'on peut en avoir à foutre de la réponse ? Ca nous concerne pas.
- En tous cas pour la vie après la mort tu dois avoir quelques infos toi non ?
- Ben non tu vois, j'suis coincé ici. Et toi ?
- J'sais pas, m'enfin j'emmènerai quelques slips de rechange, au cas ou.
- Merde j'y ai pas pensé a ca !
- Bof, de toutes manières rien ne dit qu'il y aie des toilettes dans la vie après la mort, alors...
- N'empêche, pour ce qu'on disait, c'est vrai qu'à vous autres on a pas laissé grand chose à découvrir, L'Amérique c'était il y a 5 siècles, la lune il y a 35 ans, Mars pas avant 65 ans. C'est la génération creuse.
- Pas sûr, il reste des choses à découvrir. Tiens la mer par exemple, on n'en connaît que la surface, à peine 10 pour cent. Tiens d'ailleurs tu sais comment on fait "pour cent" sur un clavier espagnol ?
- Tu sais, moi l'informatique...
- Peut etre les Espagnols ne raisonnent pas en pourcentages. On disait quoi ?
- La mer. Moi ca me fout les chocottes ce vide. Ca m'angoisse de penser a tout ce qu'il y a la dessous, dans l'eau et le noir. Ce me faisait encore plus peur que de me dire que l'Amérique n'existait peut etre pas. D'ailleurs j'ai navigué pendant des années sans jamais regarder par dessus le bord de mon bateau. Jamais, même pas dans les ports. Je pouvais pas.
- J'ai connu un type qui est né et mort sur un bateau. Il jouait du piano comme pas deux. Il chauffait tellement les cordes que lorsqu'il avait fini de jouer tu pouvait allumer ton clope sur le fa diese.
- Tu déconnes ?
- Non, j'te jure. Il est même jamais descendu de son bateau. Pas une fois le pied sur terre dans toute sa vie.
- Pourquoi ?
- Dans son bateau il maîtrisait un univers à sa limite. Sur terre, il avait peur que ce soit trop grand pour y trouver sa part de bonheur, d'amour, son destin. Trop de monde, trop de routes. Il préferait son bateau. "A la mierda con la tierra" qu'il disait.
- Et toi sur un bateau tu fais quoi ?
- Moi ce que j'aime par dessus tout c'est regarder par le hublot.
- Pourquoi ca ? Ca fout le vomi !
- Par respect pour les vagues !
- Comment ca ?
- Vu du haut toutes les vagues se ressemblent, des milliers identiques. Mais par le hublot, ce sont des gerbes d'écume qui tentent de s'echapper, des visages qui frappent a ta porte. Toujours les mêmes a nouveau, mais qui ne sont plus anonymes. Juste ca. Des vagues échapées...
- Tu sais comment naissent les vagues ?
- Ouais, la lune, les courants, la pression, les baleines qui pètent dans l'eau et les mammouths qui plongent de la banquise. Je me demande combien de temps vit une vague ?
- C'est pas ca du tout. Les vagues naissent au passage du "poisson aventureux". En fait, tous les poissons divisent l'eau en deux parties lors de leur passage, mais ces deux parties se rejoignent ensuite et se recollent comme avant. Ni vu ni connu. Le poisson aventureux est un poisson qui a la particularite de scinder l'onde en deux parties qui ne peuvent plus jamais se recoller. Comme l'huile et le vinaigre. Mais comme ces deux parties gardent la meme composition, elles commencent a s'attirer et a se repousser alternativement, créant plein de remous qui se répercutent en surface, grossissent, et donnent naissance aux vagues.
- Et les mammouths ? Tu crois qu'ils se bouchent la trompe pour plonger de la banquise ? Tu crois qu'un mammouth sait danser ? Es-ce que les mammouths rigolent quelque fois ? Je me demande combien de temps vit un mammouth ?
V.
Barcelone s'éveille, lentement. Il y a une chose qui frappe a Barcelone le matin, c'est que la ville quitte son costume de nuit et remet son déguisement de jour. Dans beaucoup de villes, si l'on se promène a l'aube, on a une impression de propreté, de renaissance, d'air frais. On dirait que la nuit a reposé la ville. Mais à Barcelone, l'aube est le moment où les oiseaux de nuit rentrent au nid, tous dans la même direction, toujours, comme, peut-être, les âmes, au soir de la vie, et pendant lequel les employés de la mairie n'ont qu'une petite heure pour nettoyer, aérer et donner a la ville un air de "rien ne s'est passé ici". Barcelone qui s'endort c'est le travesti qui s'étire et marche jusqu'à la fontaine pour se passer un peu d'eau sur le visage. En profite pour rincer un vieux préservatif, souffle dedans pour verifier qu'il n'est pas percé et le réenroule dans son sachet avant de rentrer dans l'ombre de son quartier mort. Rien ne se passe a Barcelone, tout arrive.
Barcelone qui s'éveille ce sont les vieux, toujours les premiers a sortir. Il ne leur reste pas beaucoup d'aubes a voir, ils en profitent. Comme partout leur jeu preféré est de donner à manger aux pigeons, les plus humains de tous les animaux, agglutinés, vivant en masse, se bousculant pour une miette et s'envolant seuls dans leur coin, tout heureux, sitôt cette pâture au bec. Quand les vieux nourrisent les pigeons, c'est leur propre vie qu'ils se remémorrent. On ne se demande jamais combien de temps vit un pigeon.
Il y a les gosses aussi, l'école commence tôt. On court avec le sac sur les épaules ou on se le jette dans les jambes pour faire trébucher le copain. Les garçons sont des automobiles furieuses ou des avions bombardiers, les filles n'ont pas le choix, elles sont toujours un piéton malheureux ou Pearl Harbour. Encore quelques instants, et tout sera rentré dans l'ordre, le soleil pourra commencer son ascension. La, c'est comme dans toutes les villes. Barcelone le jour c'est n'importe quelle ville n'importe ou.
VI.
Et pourtant ce matin, les gosses, les vieux, les pigeons, Manolo, Noella, Jaime, Luigi, l'ivrogne et le travesti sont restés figés, interdits tous leurs regards braqués sur le haut du mirador de Colomb. Le bonheur, c'est danser. Si je vous disais que j'ai vu, attention, je ne vous dis pas "cru voir", mais "vu", Christophe Colomb, du haut de sa colonne de fer, remonter sa toge au dessus des genoux, son bras pointant l'horizon se redresser a la verticale, avec son doigt percant les nuages au rythme des flexions de ses jambes, alors que sa voix s'élevait sur le vieux port :
- "You should be dancing ! Yeah !..."
Et l'ombre de la gigantesque statue, projetée par le soleil ras, s'allonge sur les Ramblas et le danseur fou se faufile entre les marcheurs éblouis. Une ombre tourne, frôle les silhouettes, fait danser une passante, soulève les pavés, écrase les premières voitures, s'applatit sous un tramway et bondit au dernier moment sur le pare-brise pour y surprendre le chauffeur encore endormi. "Daaancing ! Yeah !..."
Et la statue eblouissante continue son bal de folie, dansant et virevoltant sur sa colonne de fer comme un diable, chantant, tournant, tournoyant, voltigeant, entrainant les pas sur le vieux port d'un dealer guinéen, d'un travesti guatémaltèque, d'un parrain italien, de jeunes et de vieux catalans perdus dans un nuage de pigeons affolés.
Je cours derrière l'ombre, je l'épouse et la guide dans ses ruelles qu'elle ne connaît plus.
Barcelone la nuit, c'est une dague florentine. Et l'ombre de Colomb danse toujours avec moi. Tourne dans le barrio chino, sur un vieux chant suburbain entonné au Condal, passe applaudir Sara Montiel a La Concha, rôde entre les mosaïques sur les toits du Pallau Guell, ombre parmi les ombres, apparait derrière le rideau d'un ciné prolétaire où un spectacle érotique clôture la seance, s'arrête devant les photos des programmes de jouissance, qu'elles aillent au diable comme l'illusion d'une Amérique, s'enfonce, tournoyant, dans les escaliers obscurs qui mènent vers ces fumeries d'opium clandestines, y goûte le rêve d'un instant fugitif en apnée profonde puis ressort, poumons éclatés, dans les odeurs de friture matinale et entre dans le premier café.
On n'est chez soi que dans un bar au vieux zinc où la sardine sort tout juste de la poêle, où le Gandesa deborde, épais, d'un verre décoré des doigts gras du client d'avant, une boisson qui murit sous un climat dur, sur une terre aride, en offre sa sécheresse pour que l'on puisse ensuite apprécier de glisser sous l'humidité des porches sombres qui n'augurent que l'oubli. A Barcelone la nuit, il faut être un rat.
VII.
Sur la Rambla que je remonte maintenant rapidement, le soleil réchauffe les corps et les rappelle a la réalite. L'homme agit parfois comme un animal à sang froid. Il y a les jets d'eau des camions citerne, les coups de balai des techniciens de surface, les éboueurs, les moteurs des bus assourdissants, les rideaux de fer qui claquent en se relevant sur les vitrines de souvenirs. You should be dancing ! Yeah ! Et il y a un attroupement sur le vieux port, une petite foule qui tente de me rattraper et me parler d'une statue qui danse. Il y a surtout le fracas de ma fuite, le bruit de mes pas qui résonne comme une cavalcade dans les ruelles ou je me refugie mais rien, rien ne vient couvrir la voix de Colomb : "Arretez, ne courez pas, en ceci le Rioja est formel, je vous l'aurai bien dis, il n'existe pas ! Arretez quoi, Kerros n'existe pas !"
