De l'or pour les Ouzbeks

Trip Start Oct 31, 2004
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Trip End May 06, 2005


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Flag of Uzbekistan  ,
Tuesday, November 16, 2004

Salut a tous,
Il fallait bien que ça arrive, au terme de cinq voyages, et bien ça y est, c'est arrivé, c'est officiel, Zeravchan et Uchquduq, les deux dernieres villes ouzbeks où le pied du Kerros n'avait jamais mis la main sont enfin conquises, et le fier drapeau a la mouette y flotte en bonne place.

J'etions donc a traverser le vaste desert du Kyzyl Kum, chevauchant tour a tour vieilles ladas, chameaux et autres charettes tirees par des ânes pour arriver a Zeravchan. Ahlala, c'est pas du tout comme on avait dit. En plein milieu du désert a poussé la ville la plus riche et la plus moderne d'Ouzbékistan. C'est étonnant : 60 degrés l'été, -30 l'hiver, et pourtant une foule dingue. Il faut dire que ici il n y a pas de chomage, ou très peu, et que le travail y est bien payé. La moyenne des salaires tourne autour de 200 dollars par mois, ce qui constitue une veritable fortune. La ville est également dotée d'un terrain de foot, d'une superbe piscine, d'une bibliothèque et de onze écoles informatisées avec accès Internet gratuit pour les chtites nenfants. Quand a l'hôpital, c est bien simple, je m'y ferais enlever l'appendicite les yeux fermés s il le fallait. Bref, tout il est bien, tout il est beau, et tout cela n'est ce pas est financé par les Américains. 40 000 dollars pour la bibliothèque, le double pour la piscine, 10 000 pour l'equipement informatique des écoles, 100 000 pour faire un bel hôtel de ville au maire local... Ils ne lésinent pas nos amis industriels americains qui à ce stade de mon récit pourraient apparaitre comme de purs philantropes. Bon, c'est vrai, en échange de cela et de quelques autres commissions ils puisent autant qu'ils veulent dans les mines d'or (je rappelle a ceusse qui n ont toujours pas lu mon livre que l'Ouzbékistan est cinquième producteur mondial de ce précieux minerai) et leurs entreprises ne payent pas de taxes au gouvernement ouzbek. Ca vaut bien quelques bouts de moquettes et des ordinateurs, probablement fabriqués en Inde par des entreprises libérées egalement de charges ou travaillent d'autres enfants qui gagnent une disquette par mois.
Bref, le secteur est quasi fermé et, comme a Moynaq il y a deux ans, j ai pu me rendre compte que la liberté de la presse n'est vraiment pas dans les moeurs de nos amis d'outre Atlantique lorsqu'ils se trouvent outre Pacifique. Ce n'est qu'au prix de quelques randonnées bien placées et de longues discussions avec des gardiens moins bien payés que le commun de la population que j'ai pu de visu penetrer dans la carrière des Mystérieuses Cités d'Or, un cratère de 2km sur 5 et de plus de 500m de profondeur. Hum. Quite impressive indeed.
D'agreables marches en tous cas, et bien que j'arpente le Kyzyl Kum pour la énième fois, il continue d'offrir des paysages surprenants. Pour le 11 novembre, je me suis juché en haut d'une dune et j'ai vu passer une caravane de chameaux au soleil couchant, sur la ligne de dunes face a moi. Quelques chameaux ça arrive, mais tout un troupeau c'est rare, tres belle image qui donnait envie de suivre leurs pas, comme ca, en blatérant béatement au soleil couchant.

A 80km plus au nord, Uchquduq est plutôt une ville d'hommes. Arrivé tôt le matin, j'entreprends de suite de m'intéresser aux mines, qui sont situées juste à la périphérie de la ville, contrairement a Zeravchan où elles se trouvent dans un rayon de 30 a 40km. J'etais là, tranquile, en train de marcher dans les dunes déposées par des décennies d'explosions dans les carrières. Le sol est recouvert de sel provenant de la mer d'Aral. Il cristallise en plaques très solides dont la couleur change en fonction de l'orientation du soleil. Face a lui on croirait evoluer dans un champ de lavande, mais lorsque on l'a dans le dos on croirait plutot à de la neige. Plus on s'enfonce et plus le décor devient lunaire, le sable rouge du Kyzyl Kum, mélé aux plaques blanches de sel et aux terrils verts ou noirs sortis des profondeurs donne un aspect martien (encore que je n'ai jamais été sur Mars) à l'ensemble. Donc là je tombe sur un vieux cimetière kazakh, avec tissus votifs, emblêmes chamans et tout et tout. En son extrémité, plusieurs chiens réunis dans des cages hurlaient tant qu ils pouvaient et un vieil homme les surveillait. Alors on est là, on s'assoeit, on discute on boit le thé, classique, pis moi je commence à interroger.
- Et ou qu'elles sont les mines ?
- Ici, tout autour, l'usine est à deux kilomètres au nord
- C est bien, on peut aller voir ?
- Oui, y'a pas de sécurité, pas de police
- plutôt bizarre si il y a plein d or ?
- Non non, ici on a jamais vu un gramme d or
- Eh bé alors c'est quoi toutes ces mines et la terre et tout ca ?
- Uranium
- OK. Bon. Allez. OK. Bien. Salut. Bonjour à ta femme.
Mon enquête s'est arrêtée là, parce que je n'ai aucune envie de savoir ce que les Ouzbeks font avec cet uranium ni comment ils le tripotent ni quoi que ce soit. En fait depuis l'indépendance on a atteint ici le degré zéro de sécurite. Il y a bien eu des Français pour venir exploiter l'uranium, mais ils n'ont pas assez arrosé le pouvoir local comme les Anglais ou les Américains à Zeravchan et ils s'en sont allés.
J'ai passé le reste de la journée à recueillir des impressions de la ville. C'est donc plutôt une ville d hommes disais-je. Il n y a pas de travail pour les femmes ici, ou tres peu, et les Ouzbeks viennent travailler de tout le pays en laissant leur famille a Samarkand, Boukhara ou même Andijan. Le soir, on se réunit dans les tchaikhanas et alors qu'est ce qu on s'amuse. On fait des bras de fer, des blagues salaces, on se donne des grands coups de coude dans les côtes, on rigole bien et alors qu'est ce qu'on boit comme vodka. Alors il faut le dire, la vodka de Uchquduq c'est aussi pour les hommes. Tudieu. Ca pique les yeux, ça perfore l'estomac et ça ressort par ou ça peut. La seule fois ou j'ai bu pire que ça c'est le lendemain, mais j'y reviendrai. L'honneur de la Bretagne étant en jeu, j'ai retourné 24 verres et c'était pas beau à voir. Pour finir la soirée, comme dans la tradition des mineurs, on va au bar-discothèque (un gigantesque dragon dont l'intérieur est un musée traditionnel du kitsch style revu et corrigé par le rococo russe fin 19e). Bon alors là évidemment on boit de la vodka parce qu'on est quand même pas là pour rigoler, et puis toujours sans rire on vous propose les putes a 1 000 soums la passe (soit environ 70 centimes d'euro). Alors oui je sais, les féministes diront que c'est scandaleux, mais enfin quand on voit les engins et malgré les embruns de vodka, on estime que c'est encore cher payé. Songez que le kilo de tomate vaut 500 soums sur le marché et la bouteille de vodka 3000 !!! Bon, on refuse poliment parce que à tout prendre il vaut mieux bouffer un kilo d'uranium que d'honorer la femme d'un kazakh, c'est moins dangereux pour la santé, alors du coup on se fait proposer un peu de vodka pour passer le temps. Apres je sais pas trop, y'a eu comme un trou noir quelque temps ou je suis resté assis sans trop faire de bruit, et en reprenant conscience il y avait un allemand qui m'affirmait être la résurrection d'Hitler, qu'il était fasciste et fier de l'être. Il s'est levé pour trinquer à la santé d'Hitler, Staline et Ben Laden tous réunis et il a glissé d'un coup sous la table, raide ivre mort. J'ai dormi chez un mineur, plutôt dans un appartement d'homme donc, avec des posters de Samantha Fox (sans doute les derniers au monde), une forte odeur de poney mort dans la chambre, et le matin au réveil un gros rat qui me boulottait le petit doigt.

Ce n'est qu'après avoir vidé mes réserves de Doliprane que je suis reparti vers le sud, à Gijduvan, à la rencontre de Mahmud Bobojon. Un poème à lui seul. Mahmud Bobojon habite dans un kolkhoze ou pousse un raisin aux saveurs étonnantes, doux équilibre entre un bonbon acidulé et une cuillère de sucre. Le jus du raisin vous requinque plus qu'un tube de juvamine.
Alors Mahmud Bobo, c'est un ancien de Kursk et Koenigsberg. 79 ans, une forme de dingue, 200 grammes de vodka par jour et il danse encore le twist (enfin mettons la Polka). Donc là on parle de 39-45 (je précise pour les deux du fond) et des exploits des soldats ouzbeks sur le front russe.
Mahmud Bobo est une star dans ce village proche de Gijduvan, blessé, médaillé, rescapé de plusieurs batailles. Sa barbiche en pointe, l'oeil alerte et la main gauche privée des trois doigts du milieu (index, majeur et annulaire si je me souviens bien), il troque son traditionnel tchapan contre sa vieille veste d'uniforme et ses médailles dès que je lui expose le but de ma visite. Depuis la fin de la guerre, Mahmud Bobo a perdu 31 dents, il n'est pas très facile à comprendre. D'autant qu'il parle très vite et que j'ai encore un peu mal au crâne. Globalement il me parle d'apprendre à conduire, d'une année d'entraînement, et de jeunes recrues qui défilaient sous ses ordres. Bon, je me dis qu'il est instructeur, puis je l'interroge et l'écoute parler pendant une petite demi-heure. Comment il s'est fait sa blessure, comment il a eu ses médailles etc. Il éprouve un profond respect pour les russes qui l'ont soigné et aux cotés de qui il s'est battu. Concernant les Allemands, tous des fascistes mais enfin c'est de bonne guerre, c'étaient nos adversaires déclarés après tout. Les Francais, sympas, gentils, ils ont envoyés quelques avions. De Gaulle ? Jamais entendu parler. Mais alors les Italiens... Les Italiens, qu'est ce qu'il leur met dans la tronche aux Italiens Mahmud Bobo. A Mussolini qui a envoyé, le fourbe, 10 divisions sur le front russe pour agresser lâchement dans le dos les honnêtes russes qui se battaient d'homme a homme contre les Allemands, Mahmud Bobo ne supporte pas les Italiens.
Bon, on fait quelques photos, et là Mahmud Bobo se detend. Fin de l'interview. Et à vôtre avis, qu'est ce qu'on fait chez Mahmud Bobo quand on a fini une interview et qu'on se détend??? hum ? D'après vous ? Ben on boit de la vodka. Mais alors pas n'importe laquelle. La vodka de Mahmud Bobo lui-même, faite avec ses 7 doigts a lui qu'il a, comme par chez nous, avec la bouteille sans etiquette et une forte odeur de sciure.
Et puis on vous amene un gros os a ronger trempant dans une sauce grasse figée par le froid depuis des semaines (j'ai ronge un petit bout d'os qui s'est avéré être une dent de mouton, beurk), et on trinque, et on trinque, et on trinque. A Staline, à Stalingrad, à la Victoire... Les 200 grammes quotidiens de Mahmud Bobo sont largement depassés, on atteint le kilo chacun et une deuxieme bouteille fait résonner son cul sur le sol alors que déjà l'un des fils de Mahmud est proche du coma.
Et Mahmud évoque ses souvenirs, comment il a flingue cinq traîtres russes dans un village de l'Oural, comment il se promenait en civil a Koenigsberg pour balancer des grenades dans les chambres des filles qui se tapaient des officiers allemands (on savait rire à l'époque), Ah!!! Koenigsberg, ils avaient encerclé des allemands mais la Luftwaffe les a bombardés pendant une heure tandis que "ce Dourak de Mussolini nous envoyait 10 divisions dans le dos". Puis là, il commence a parler de Kursk et de ses exploits au canon. Je ressent encore l'éclair de lucidité qui m'a frappé à ce moment : en fait Mahmud Bobo n'a jamais été instructeur, et juste avant d'éclater de rire j'ai eu le temps de dire :
"Ou tankda bordi ?" Ce qui signifie, mais est-ce bien la peine de traduire "Il était dans les chars ?" Là j'attendais presque que le fantôme de Francis Blanche me reponde "Mais non, dans la limonade !" (Ceux a qui ce dialogue paraîtra étrange doivent revoir Les Tontons Flingueurs d'urgence). Bref, j'ai piqué une crise de fou rire au tout debut de la troisième bouteille et Mahmud Bobo a cru que je me moquais moi aussi des Italiens, alors il s'est levé, a tendu le poing et décliné tout le répertoire des insultes russes, ouzbeks et tadjikes contre Mussolini. Fallait voir ca, il etait encore en pleine guerre. Comme au bout de la main gauche qu'il tendait au ciel ne restaient plus que le pouce et l'auriculaire, ça rendait la chose d autant plus drôle, je n'en pouvais plus de me plier de rire.
Avant de se séparer on a fait une dernière photo, Mahmud Bobo avait beaucoup de mal à se tenir debout et même assis, quant a moi j'ai du réaliser le plus beau flou de ma carriere, ou tout simplement photographier le mouton a 20 mètres de Mahmud.

Dans la lignée des vétérans, j'ai poussé jusqu'au kolkhoze voisin pour rencontrer Nassim, 80 ans, un ancien de Stalingrad. Il se dit très honoré de ma visite, mais s'excuse de ne pouvoir me parler tres longtemps, étant très fatigué. Et effectivement, chaque parole est douloureusement expirée, et j'arrête l'interview au bout de trois questions, de peur de faire une nouvelle victime. Il faut dire qu'a Stalingrad, Nassim a perdu un bras, un poumon et une partie du ventre. Ce qui lui vaut de toucher une retraite de 1ère catégorie : 24 euros par mois.

Avant de me remettre de tout cela, il me restait a fêter la fin du ramaddan. Réveil a 6h, grande prière, photos des aksakals et du mollah du village, et pour une fois, tout cela sans manger et sans boire. Le retour a Boukhara est appréciable, il y a encore autour du Liab i Khaouz de nombreux touristes (Ah Ah, devinez ce qu'ils lisent ??? Je m'en lasse pas), la température rôde autour de 20 degrés le jour et le temps est au grand soleil.

Deux petits jours de repos avant de partir vers la vallee de Ferghana, et surtout évacuer toute cette vodka. Beaucoup de reportages m'avaient couté cher, mais jamais un foie.
Voilà pour les ultimes news d'Ouzbékistan,
Salut a Tous,
RV
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